2026 : la première année d’un nouvel ordre post-idéaliste ?

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Si 2025 a été « l’année charnière », comme nous l’avancions dans notre rétrospective annuelle, 2026 pourrait bien être la première à ne plus être véritablement arrimée au cadre relativement stable de l’ordre international fondé sur des règles, qui a structuré depuis près de huit décennies la sécurité, le commerce et la gouvernance climatique. Ce qui relevait jusqu’ici d’une érosion progressive menace désormais de se muer en décrochage structurel : les ancrages institutionnels demeurent, mais l’alignement politique se délite. Cette inflexion n’est plus seulement implicite. Elle est formulée explicitement dans la Stratégie de sécurité nationale américaine de novembre 2025 (National Security Strategy, NSS), qui appelle à « rétablir une stabilité stratégique avec la Russie » — pourtant agresseur dans la guerre contre l’Ukraine — tout en décrivant les institutions transnationales comme des vecteurs d’atteintes à la souveraineté. Les prises de position récentes de l’administration américaine, mêlant révisionnisme territorial et mises à l’épreuve de la solidarité atlantique — notamment à travers des déclarations remettant en cause le statut et le droit à l’autodétermination du Groenland au sein du Royaume du Danemark — ne relèvent pas de simples outrances rhétoriques. Elles signalent une posture stratégique qui considère désormais les principes fondateurs de la sécurité européenne comme négociables plutôt que contraignants.

Une chose est sûre : 2026, ça arrive !

La Chine, pour sa part, n’attend pas l’effondrement de l’ordre ancien : elle en façonne activement le successeur. Par la mise en place d’institutions régionales parallèles, le développement de systèmes de paiement indépendants du dollar, l’usage stratégique de la finance et la militarisation d’écosystèmes technologiques clés — semi-conducteurs, intelligence artificielle, gouvernance des données, infrastructures critiques — Pékin promeut un modèle où le pouvoir s’exerce par la combinaison de règles redéfinies et de dépendances asymétriques. C’est précisément sur ce terrain technologique que le tournant post-idéaliste se manifeste avec le plus de netteté. La maîtrise des normes, des plateformes, des chaînes d’approvisionnement et des capacités de calcul est devenue aussi décisive que le contrôle des territoires ou des alliances. Dans un tel système, l’érosion institutionnelle ne produit pas le chaos, mais une forme nouvelle de hiérarchie.

Dans ce contexte, l’Europe occupe une position d’ancrage. L’objectif, désormais explicite, de redéfinir le continent comme un « groupe de nations souveraines alignées » — selon les termes mêmes de la NSS —, porté par des forces d’extrême droite se présentant comme des « patriotes européens », implique un affaiblissement délibéré, sinon un démantèlement, de la capacité politique, économique et militaire de l’Union européenne à agir comme garante du multilatéralisme. Cette stratégie comporte aussi une dimension d’influence : elle vise l’Union en tant que contre-modèle contraignant de sociétés ouvertes, démocratiques et d’économie sociale de marché, dotées d’un potentiel de rivalité dans la course au leadership technologique. Dans cette logique de division, les rhétoriques post-idéalistes américaine et russe, leur influence politique et financière croissante sur les droites illibérales européennes, ainsi que des décisions sapant les garanties de sécurité héritées, peuvent se renforcer mutuellement — ouvrant des brèches que la Chine, concurrent systémique des États-Unis, est en mesure d’exploiter, même là où les intérêts ne convergent pas pleinement.

Pourtant, l’Union européenne demeure — aux côtés du Japon, de la Corée du Sud, du Canada et d’autres démocraties occidentales non américaines — l’acteur central pour lequel la survie d’une coopération fondée sur des règles revêt un caractère existentiel, et non simplement instrumental. Que l’Europe, confrontée à une croissance atone, à un éloignement croissant de la frontière technologique dans les secteurs clés, à une polarisation politique accrue et à un endettement public élevé, se consolide comme contrepoids géopolitique ou se fragmente sous l’effet de pressions internes et externes, sera décisif : 2026 consacrera-t-elle l’installation d’un ordre post-idéaliste, ou constituera-t-elle la dernière résistance effective à son avènement ?

En ce sens, 2026 dira si une cohésion suffisante subsiste entre États, institutions et alliances pour imposer des contraintes réelles à l’exercice du pouvoir — ou si le système international s’installe dans un nouvel équilibre défini par une logique réaliste, bornée seulement par le contre-pouvoir.

Prévision 1 — La gouvernance par la crise devient la norme

Dans plusieurs dimensions clés de la gouvernance mondiale, le passage de l’érosion à l’irréversibilité est en passe d’être franchi. Les douze prochains mois diront si l’affaiblissement institutionnel observé en 2025 — au niveau national comme multilatéral — s’enracine durablement. Ce qui passait encore pour un glissement circonstanciel risque désormais de franchir un seuil au-delà duquel le retour en arrière devient structurellement difficile. Le phénomène est particulièrement visible dans le détricotage progressif de la couche juridique de la gouvernance internationale : respect sélectif des décisions de justice, instrumentalisation — ou mise à l’écart feutrée — des régimes de sanctions, extension des stratégies de choix opportuniste de juridiction. Une fois ces précédents normalisés, le droit ne contraint plus le pouvoir : il l’habille. Les règles subsistent formellement, mais leur force obligatoire s’érode, remplacée par des interprétations discrétionnaires alignées sur les intérêts des exécutifs.

Parallèlement, la politique de l’urgence se banalise. D’abord justifiée par l’instabilité financière, la pandémie ou la guerre, la gouvernance de crise a glissé du statut d’exception à celui de pratique ordinaire. Les parlements sont marginalisés, l’autorité budgétaire se dilue, et la latitude de l’exécutif est présentée comme la condition de la « stabilité ». Les grands textes législatifs fourre-tout — promus au nom de l’efficacité ou de la sécurité — concentrent le pouvoir d’une manière qui rappelle des épisodes antérieurs d’auto-suspension démocratique, cette fois sous couvert de légalité et de technocratie contemporaines. Gouvernements minoritaires, procédures budgétaires interminables et états d’exception récurrents renforcent cette dynamique, substituant l’instrument d’urgence au compromis politique.

La politique de sécurité joue un rôle central dans la légitimation de cette évolution. Préparation à la guerre, réarmement et récits de « menaces hybrides » fonctionnent comme des boucliers politiques : ils soustraient l’action exécutive au contrôle démocratique tout en rétrécissant l’espace de la contestation. Dans le même temps, les avancées technologiques — surveillance, intégration des données, intelligence artificielle, contrôle des plateformes — accroissent la capacité de gouverner par le contrôle plutôt que par le consentement. Il ne s’agit pas nécessairement d’un basculement autoritaire spectaculaire, mais d’une mutation plus silencieuse vers un système où les formes démocratiques demeurent, tandis que la contrainte substantielle cède la place à une gestion permanente de la crise.

Si cette dynamique ouvre la série des prévisions, c’est qu’elle donne le ton de tout ce qui suit. Elle fait écho à l’avertissement attribué à Benjamin Franklin : ceux qui renoncent à une liberté essentielle pour acheter un peu de sécurité temporaire ne méritent ni l’une ni l’autre. Fragmentation, réalignements géopolitiques, épuisement budgétaire et polarisation sociale ne sont pas des chocs indépendants : ce sont les symptômes d’une transformation plus profonde des modalités d’exercice — et de justification — du pouvoir, lorsque la crise devient le principe organisateur plutôt que l’exception.

Prévision 2 — Les élections comme tests de capacité étatique et de crédibilité démocratique

Dans les démocraties avancées, les élections de 2026 devraient marquer un déplacement de fonction : elles ne départageront plus seulement des programmes, elles éprouveront la capacité des forces démocratiques à gouverner sous contrainte budgétaire, climatique et sécuritaire. L’hypothèse centrale n’est pas que les urnes produiront partout des ruptures spectaculaires, mais qu’elles trancheront de plus en plus une question préalable : les États — et, en Europe, l’Union elle-même — disposent-ils encore de la cohérence administrative, de la marge fiscale et de l’autorité juridique nécessaires pour gouverner effectivement ? Les scrutins mesureront moins des préférences partisanes que la robustesse — ou la fragilité — d’architectures démocratiques prises simultanément dans la polarisation sociale, l’épuisement budgétaire et la pression sécuritaire.

Les élections de mi-mandat aux États-Unis constitueront l’épreuve la plus lourde de conséquences. Leur portée dépassera de loin la question d’une majorité législative : c’est la capacité opératoire du système institutionnel qui sera en jeu — crédibilité de l’administration électorale, continuité de l’État fédéral, indépendance des agences et des cours. Un point de friction décisif concernera la politique monétaire : l’enjeu est de savoir si, sous pression politique croissante, la Réserve fédérale conserve une autonomie suffisamment crédible — avec, en toile de fond, la stabilité d’un système financier mondial encore largement ancré sur le dollar. Un résultat contesté ou délégitimé ne ferait pas qu’accentuer la polarisation ; il affaiblirait la capacité de l’État à agir de façon cohérente au dedans comme au dehors, accélérant le glissement d’un gouvernement par le droit vers un gouvernement par la discrétion exécutive.

En Europe, les deux élections régionales en Saxe-Anhalt et en Mecklembourg–Poméranie-Occidentale constitueront un test de résistance. Si les intentions de vote actuelles en faveur de l’Alternative für Deutschland (AfD) se traduisaient par des sièges et par des majorités (ou des coalitions) lui donnant, directement ou indirectement, prise sur l’exécutif régional, l’extrême droite accéderait, pour la première fois dans l’Allemagne d’après-guerre, à des leviers politiques décisifs — et, avec eux, à un véritable pouvoir de veto. Le risque central est celui d’une capacité de blocage, dans les faits, sur des champs politiques clés (notamment des textes budgétaires, la sécurité intérieure, l’éducation et le positionnement européen). Car, via le Bundesrat, chambre fédérale où les Länder participent au processus législatif, des gouvernements régionaux peuvent ralentir, voire entraver, l’action fédérale, au prix d’un affaiblissement de la capacité administrative de l’État. De tels résultats mettraient à l’épreuve la cohérence politique de l’Allemagne précisément au moment où la discipline budgétaire, sous la pression d’un effort de défense accru et de la nécessité d’une coordination européenne plus étroite, devient une question existentielle de capacité étatique.

La France représente un cas distinct, mais tout aussi révélateur. La soutenabilité d’un gouvernement minoritaire, l’enlisement budgétaire et la banalisation d’un gouvernement par décret augmentent la probabilité de nouvelles élections anticipées. Celles-ci porteraient un risque non négligeable de percée du Rassemblement national — parlementaire, ou dans la dynamique de la prochaine présidentielle. L’enjeu n’est pas la volatilité électorale en tant que telle, mais la question de savoir si l’État français peut concilier consolidation budgétaire, stabilité sociale et engagements européens sans déclencher une rupture de légitimité plus profonde.

Au niveau européen, un test de résistance parallèle se dessine dans l’érosion progressive du cordon sanitaire (Brandmauer) qui contenait jusqu’ici l’influence parlementaire de l’extrême droite. Les votes récents au Parlement européen — notamment l’alignement d’une partie du centre droit avec l’extrême droite sur les règles de diligence raisonnable dans les chaînes de valeur, mais aussi une coopération croissante sur la migration, le climat ou des dossiers réglementaires — signalent un basculement : de l’exclusion de principe vers une accommodation opportuniste. Il s’agit moins d’une conversion idéologique que d’une arithmétique électorale et d’un blocage législatif sous contrainte.

Au milieu des avertissements de tempête politique : les faiblesses structurelles du cordon sanitaire

Politiquement, cette stratégie facilite la normalisation progressive de majorités intégrant des acteurs illibéraux, tout en restant en partie soustraite au regard public — notamment parce que le Parlement européen agit dans le sillage des espaces publics nationaux. Ce qui est présenté comme pragmatisme au niveau européen fonctionne ainsi comme un espace d’essai à faible visibilité pour des coopérations qui resteraient coûteuses dans les arènes nationales. Les seuils d’acceptabilité se déplacent : l’exception devient arrangement, puis habitude. Et ce mouvement n’est pas seulement endogène : il s’inscrit aussi dans un horizon politique explicitement formulé par une partie de l’establishment américain, qui vise à reconfigurer l’Europe en un simple « groupe de nations souveraines alignées » — autrement dit, un continent plus aisément divisible, plus perméable aux rapports de force, et moins capable d’agir comme pôle autonome de règles.

Les conséquences politico-institutionnelles sont lourdes. À mesure que la Brandmauer se fissure, l’extrême droite acquiert un pouvoir d’agenda, des leviers en commission et une capacité de veto de facto sans assumer les coûts de la participation gouvernementale. Le pouvoir se gagne sans la responsabilité ; l’influence s’exerce sans l’obligation de résultat. Ce n’est pas l’inclusion par la compétition démocratique : c’est une incorporation asymétrique qui récompense l’obstruction tout en diluant la responsabilité collective. Pour l’Union et ses États membres, cela marque un passage de la défense normative des frontières démocratiques à l’accommodation fonctionnelle de l’illibéralisme. Le risque n’est pas seulement procédural : un système qui internalise des acteurs anti-pluralistes court le risque d’internaliser aussi leur logique. Le Parlement européen pourrait devenir, malgré lui, un laboratoire de banalisation de coalitions similaires au niveau national, accélérant la diffusion d’une gouvernance illibérale.

La force de ces dynamiques sera testée au niveau national, au cœur même de l’illibéralisme européen : la Hongrie, où les élections législatives attendues au printemps 2026 pourront soit consolider, soit — hypothèse plus rare mais structurante — enrayer cette trajectoire. Pris ensemble, les scrutins européens risquent ainsi d’agir comme multiplicateurs de contraintes : ils s’imbriquent dans l’épuisement budgétaire, les impératifs de défense et la pression migratoire, amplifiant l’instabilité plus qu’ils ne la résolvent — et affaiblissant la capacité d’action collective précisément au moment où les pressions externes exigent l’inverse.

Le fil directeur de 2026 est donc l’élection comme arbitrage de légitimité sous rareté. Là où les cycles précédents portaient d’abord sur la distribution et l’idéologie, les scrutins à venir détermineront de plus en plus si les démocraties conservent l’autorité — et la capacité — de prendre des décisions coûteuses quand les marges se resserrent. Les urnes ne feront pas que réorienter des politiques : elles diront si la gouvernance démocratique demeure fonctionnelle en situation de contrainte, ou si la légitimité elle-même devient la prochaine victime de l’ordre post-idéaliste.

Prévision 3 — L’économie politique de la rareté : contrainte budgétaire, distribution, gouvernabilité

En 2026, la contrainte budgétaire devrait se traduire de plus en plus par des crises de gouvernabilité : blocages politiques, conflits distributifs et extension de mesures d’exception — budgétaires comme exécutives — dans plusieurs démocraties avancées. La hausse de la dette publique, le durcissement des conditions de financement et la concurrence entre priorités de dépense ne se contenteront plus de brider l’ambition publique : ils mettront directement à l’épreuve la capacité d’action de l’État et, corrélativement, la légitimité démocratique. À mesure que se creuse l’écart entre attentes sociales et réalités budgétaires, la contrainte fiscale risque de se durcir en crises de légitimité, en troubles sociaux et en polarisation politique accrue.

Dans ce contexte, la dette publique fonctionne autant comme contrainte budgétaire que comme accélérateur politique. Le durcissement des conditions sur le marché du travail et l’élargissement des déséquilibres distributifs rendent la situation inflammable. Dans nombre d’économies avancées en désindustrialisation, la sécurité de l’emploi s’est affaiblie même lorsque les indicateurs agrégés demeurent résistants. Le travail s’est précarisé, le pouvoir de négociation a reculé, et les bénéfices de l’innovation — notamment dans la façon dont les gains de productivité se traduisent (ou non) en hausse des salaires — se répartissent plus inégalement, en contradiction avec le pacte social qui sous-tendait les économies sociales de marché et leur promesse de « prospérité pour tous » (Ludwig Erhard, 1957). Lorsque les revenus médians stagnent tandis que la valeur des actifs et les patrimoines les plus élevés s’apprécient, la sobriété budgétaire est vécue moins comme prudence que comme abandon : elle nourrit l’anti-système et creuse la faille de légitimité.

Des niveaux de dette élevés, des charges d’intérêt en hausse et l’érosion des marges de manœuvre renforcent ainsi le sentiment d’impuissance démocratique — d’autant plus lorsqu’ils coïncident avec des demandes visibles et concurrentes : défense, climat, protection sociale. Les crises budgétaires et les conflits distributifs autour des coupes sociales, des arbitrages défense/protection, ou de l’extension des subventions industrielles quitteront le registre de l’ajustement technocratique pour devenir des scènes centrales de la confrontation politique. Dans plusieurs pays, la politique budgétaire cessera d’être d’abord un instrument de stabilisation : elle deviendra un foyer de division, réduisant la capacité des partis démocratiques à produire des compromis pragmatiques sur des défis pourtant identifiés. L’effet cumulatif est une érosion supplémentaire de la confiance dans le corps politique : la contrainte n’est plus perçue comme une limite partagée à gérer collectivement, mais comme la preuve d’une incapacité systémique.

Les États-Unis illustrent une variante distincte, mais d’une portée systémique. Plutôt que d’ajuster les engagements budgétaires à des contraintes internes, une partie de la pensée politique émergente cherche à externaliser la pression fiscale par le commerce, la monnaie et des leviers institutionnels. Les propositions associées au cadre promu par Stephen Miran pour reconfigurer l’architecture commerciale mondiale — recours agressif aux droits de douane, contrôles de capitaux sélectifs, pressions implicites sur des arrangements financiers adossés au dollar — reposent sur une idée : la soutenabilité budgétaire devient fonction de la domination géopolitique, et non d’un arbitrage domestique. Le risque, en pratique, est de transformer la contrainte budgétaire en instrument de coercition internationale, en faisant porter les coûts d’ajustement sur alliés et partenaires, au prix d’une politisation accrue de l’architecture monétaire et commerciale mondiale. La question testable de 2026 est de savoir si ces idées se traduisent en politiques durables : un régime commercial plus explicitement « armé », une tolérance accrue à la fragmentation financière, et une disposition plus franche à subordonner les institutions multilatérales à l’expédient budgétaire intérieur.

La France, à l’inverse, cristallise les risques domestiques de gouvernabilité sous rareté dans leur forme la plus aiguë : un État sans majorité parlementaire stable, des impasses budgétaires récurrentes, un recours croissant au décret. Ce cas est emblématique non parce qu’il serait unique, mais parce qu’il anticipe des tensions appelées à émerger ailleurs : lorsque la consolidation se heurte à la résistance sociale et à la rigidité institutionnelle, la légitimité s’érode même dans des systèmes anciens.

Un risque critique — souvent sous-estimé pour 2026 — ne se situe pas d’abord dans l’insolvabilité souveraine, mais dans la fragilité des liquidités et des infrastructures financières. Les tensions émergent moins par défaut que par dysfonctionnements des marchés de financement, des chaînes de collatéral, des spreads souverains, ou du secteur financier non bancaire. Or ces tensions s’emballent vite et forcent des interventions discrétionnaires des banques centrales et des trésors, au-delà — parfois en contournant — leurs mandats. Quand les crises de liquidité exigent d’agir sans base juridique ou démocratique claire, la gouvernance d’urgence s’enracine, renforçant la dynamique décrite dans la Prévision 1.

Les conséquences politiques sont immédiates : stress de liquidité, paralysie budgétaire, sauvetages contestés, conflits distributifs — et soupçon accru envers des institutions perçues comme protégeant les systèmes plutôt que les citoyens. La rareté fiscale alimente alors directement la volatilité électorale, l’hypertrophie exécutive et la banalisation de la politique de crise, dans une boucle autorenforçante entre contrainte économique et érosion démocratique.

Le test central de 2026 est donc le suivant : les démocraties parviendront-elles à rétablir une gouvernance budgétaire crédible sous rareté sans basculer dans l’exception permanente ? L’échec ne limiterait pas seulement les choix ; il mettrait en cause le contrat social qui fonde l’autorité démocratique. En ce sens, l’économie politique de la rareté n’est pas un chapitre parmi d’autres — à côté des élections ou de la géopolitique — : elle est le tissu conjonctif qui relie la légitimité démocratique, la résilience institutionnelle et la transition plus large vers un ordre post-idéaliste.

Prévision 4 — Le réalignement géopolitique accélère l’érosion de la cohésion occidentale

La cohésion occidentale a davantage de chances de se déliter par des alignements sélectifs et une sécurité devenue transactionnelle que par une rupture formelle des alliances, à mesure que les frictions juridiques et institutionnelles au sein du système d’alliance se politisent. Il est peu probable que « l’Occident » s’effondre en 2026 comme construction formelle ; sa cohérence interne, en revanche, pourrait s’éroder au point où stratégie partagée, retenue mutuelle et confiance institutionnelle ne puissent plus être présumées. L’alignement deviendrait plus sélectif, contingent et réversible. Même lorsque les traités demeurent en vigueur, leur signification opérationnelle serait renégociée au cas par cas — selon le dossier, le partenaire et l’utilité perçue. Le résultat, au bénéfice des objectifs stratégiques russes et chinois, serait un affaiblissement de la dissuasion collective, de la coordination fondée sur des règles et de l’autorité normative.

  • Ukraine et normalisation de la négociabilité des frontières. La manifestation la plus immédiate de ce basculement tient à l’évolution de la posture américaine vis-à-vis de l’Ukraine. Le risque principal n’est pas seulement une baisse du soutien, mais l’émergence — par cadre de règlement formel ou par glissement de fait — d’une acceptation selon laquelle des frontières peuvent être révisées, ou « gelées », sous pression militaire. Tout arrangement qui troquerait des concessions territoriales contre une stabilisation de court terme, ou qui découplerait des garanties de sécurité de l’intégrité territoriale, marquerait une rupture structurelle avec les principes de sécurité européens d’après 1945. Les implications iraient bien au-delà de l’Ukraine : dissuasion amoindrie, acteurs révisionnistes encouragés, souveraineté ramenée à un résultat de force plutôt qu’à une protection par la norme. Pour l’Europe, ce serait un défi direct aux fondations de son architecture de sécurité. Pour les États-Unis, un signal de recalibrage où la terminaison des conflits et la repriorisation géopolitique priment sur l’application des normes — approfondissant la divergence transatlantique sur le sens et le coût des garanties de sécurité.
  • OTAN : de la dissuasion collective à une sécurité conditionnelle. Au sein de l’OTAN, l’érosion prendrait plus volontiers la forme de l’ambiguïté stratégique que d’une rupture. Le risque central n’est pas une sortie formelle américaine, mais la consolidation d’une conditionnalité de fait : des garanties de sécurité de plus en plus présentées comme transactionnelles, dépendantes des contributions financières, de l’alignement politique ou de l’utilité stratégique. La dissuasion passerait ainsi d’un mécanisme collectif et quasi automatique à un régime sélectif et négociable. Une telle transformation modifierait profondément les comportements : les États européens seraient incités à se couvrir — par des arrangements bilatéraux, un réarmement accéléré adossé à des achats intra-européens, ou des accommodements ciblés — tandis que les adversaires testeraient plus agressivement les seuils dans un environnement d’incertitude. L’alliance persisterait institutionnellement, mais fonctionnerait de plus en plus comme un forum d’affichage et de marchandage, plutôt que comme une source de défense collective prévisible. Un indicateur de fin 2026 sera de savoir si la conditionnalité devient explicite dans le langage officiel et la planification opérationnelle, au-delà de la seule pression rhétorique.
  • Divergence États-Unis–Europe : une doctrine. Cette érosion n’a rien d’accidentel ; elle s’adosse de plus en plus à une lecture doctrinale. La logique formulée dans la NSS s’inscrit pleinement dans cette trajectoire : l’Europe n’y est plus d’abord pensée comme un partenaire inscrit dans un ordre institutionnel partagé, mais comme un modèle de gouvernance concurrent — puissant économiquement, dense réglementairement, politiquement contraignant. Les institutions transnationales y sont décrites moins comme des stabilisateurs que comme des obstacles, et l’intégration européenne elle-même comme une vulnérabilité potentielle. Ce déplacement doctrinal justifie la divergence : désengagement sélectif, tactiques de pression et unilatéralisme sont présentés comme des « correctifs » à des structures jugées attentatoires à la souveraineté. En 2026, cette logique pourrait se traduire en frictions concrètes sur le commerce, la technologie, la coordination de sécurité et la légitimité institutionnelle — avec des différends de plus en plus conduits en public, et de moins en moins contenus dans les canaux de l’alliance.
  • Signaux néo-impériaux et ondes de choc dans l’alliance. Dans le cadre d’une NSS relue comme une mise à jour de la doctrine Monroe, recentrant l’attention stratégique américaine sur les Amériques, les assertions renouvelées concernant le Groenland et le Canada doivent être lues non comme des outrances rhétoriques, mais comme des signaux de réorientation et de test de résistance de l’alliance. Leur importance tient moins à leur faisabilité immédiate qu’à leur portée politique : elles banalisent l’idée que, même au sein de l’alliance occidentale, les arrangements territoriaux et le statut souverain ne sont plus catégoriquement hors-limites. Les réactions à ces signaux — de la protestation diplomatique au recalibrage stratégique — risquent d’accentuer les tensions, surtout si les réponses européennes demeurent fragmentées ou timorées. L’effet cumulatif est un système d’alliance davantage caractérisé par l’asymétrie, l’incertitude et l’exécution sélective : les engagements formels subsistent, mais leurs frontières politiques et normatives se brouillent.
  • Israël/Gaza, Palestine : divergence normative. La divergence se lit tout autant dans les positions occidentales sur Israël et Gaza. Les écarts sur les cessez-le-feu, l’accès humanitaire, les mécanismes de redevabilité et la reconnaissance de la Palestine ont déjà exposé des fractures normatives profondes entre les États-Unis et plusieurs gouvernements européens. En 2026, ces différences risquent de s’institutionnaliser : elles pèseront sur les votes dans les organisations internationales, sur la coordination — ou la fragmentation — des régimes de sanctions, et sur la crédibilité du plaidoyer occidental en matière de droits humains. Là où le désaccord était autrefois contenu dans un cadre normatif commun, il reflète de plus en plus des interprétations incompatibles du droit international, de la proportionnalité et de la responsabilité. La conséquence n’est pas seulement une divergence de politique, mais l’érosion de la capacité de l’Occident à agir comme acteur normatif cohérent.
  • Frictions juridiques et constitutionnelles comme armes politiques. Un point d’escalade plausible en 2026 réside dans la mise en arme des frictions juridiques et constitutionnelles au sein même de l’alliance. Les conflits sur l’exécution des sanctions, les contrôles des exportations, les règles de passation de marchés, l’extraterritorialité des juridictions, la fiscalité minimale, la « liberté d’expression » dans la régulation du numérique, ou la coopération avec les juridictions internationales, pourraient quitter les sphères techniques pour devenir des affrontements politiques ouverts. Des interdictions d’entrée américaines visant des responsables européens ou des représentants d’ONG — liées, par exemple, à l’application de normes numériques contre les crimes de haine ou à une coopération avec la Cour pénale internationale — illustreraient ce basculement. Dès lors que le droit devient un instrument de pression plutôt qu’un cadre de coordination, la confiance institutionnelle se dissout rapidement : la conformité devient stratégique, l’exécution sélective, et la norme se subordonne au levier — reproduisant, au sein de l’alliance, des dynamiques naguère réservées aux relations adversariales.
  • Vulnérabilité interne de l’Europe. L’Europe entre dans cette phase structurellement exposée. La montée de partis à la fois pro-russes, pro-Trump, explicitement anti-UE et économiquement régressifs affaiblit la capacité du bloc à 27 à répondre de façon cohérente aux pressions externes. Les divisions internes sur les sanctions, l’intégration de la défense et la relation à Washington réduisent la capacité de Bruxelles à jouer un rôle stabilisateur au moment même où la cohésion est la ressource critique. L’Europe apparaît ainsi non seulement comme l’objet de réalignements, mais comme un terrain où des stratégies d’alignement concurrentes se disputent activement.

Prévision 4 décrit ainsi le passage d’une érosion d’arrière-plan à une fragilité d’alliance devenue variable stratégique. En 2026, l’alignement ne sera plus présumé : il sera contesté, conditionnel et transactionnel. La question testable, d’ici la fin de l’année, est de savoir si les institutions occidentales conservent une cohésion suffisante pour gérer le désaccord sans rupture systémique — ou si l’alignement lui-même devient une nouvelle victime de l’ordre post-idéaliste.

Prévision 5 — Plateformes multipolaires et paiements non indexés sur le dollar : l’optionnalité comme levier

Les plateformes financières alternatives et les arrangements de paiement non adossés au dollar vont gagner en importance politique en tant qu’instruments d’alignement et de pression, affaiblissant la domination monétaire américaine. Un risque discontinu existe toutefois : une confrontation politique directe autour de la politique monétaire qui entamerait matériellement l’indépendance perçue de la Réserve fédérale. Si un tel scénario se produisait, l’« optionalité » pourrait se muer en fragmentation monétaire plus brutale, accélérant des dynamiques déjà à l’œuvre autour des BRICS. Dans le cas contraire, la préparation d’une « unité » des BRICS — un panier combinant l’or et les monnaies des cinq membres fondateurs — pourrait basculer du simple signal politique vers un défi plus sérieux à l’idée d’un ordre monétaire naturellement centré sur le dollar. Faute d’une crise institutionnelle américaine touchant la crédibilité de l’indépendance de la banque centrale, les mesures attendues des BRICS viseront surtout à contester l’exclusivité du dollar, à saper le sentiment d’inévitabilité de sa prééminence et à élargir l’espace stratégique des États cherchant à s’isoler des conditionnalités occidentales. En ce sens, l’« unité » des BRICS fonctionne moins comme un substitut opérationnel que comme un coin : elle fragilise la confiance dans la permanence de la domination du dollar sans pouvoir offrir, à ce stade, une alternative pleinement fonctionnelle.

Dans ce mouvement, la Nouvelle banque de développement (NDB) joue un rôle complémentaire. Présentée comme une option de financement « neutre », elle gagne en traction précisément au moment où la conditionnalité occidentale se durcit — autour de la soutenabilité de la dette, de la gouvernance, du climat et, de plus en plus, de critères de sécurité. Pour les États emprunteurs, l’intérêt tient moins aux taux qu’à l’optionalité : la capacité de signaler une flexibilité d’alignement et de négocier des termes entre blocs concurrents. La NDB fonctionne ainsi comme une infrastructure d’alignement : elle ne remplace pas les institutions de Bretton Woods, mais en dilue le pouvoir de contrainte en rendant crédibles des options extérieures.

Ces réformes, impulsées par la Chine, offrent au Sud global — en particulier aux puissances régionales intermédiaires — un surcroît de capacité de négociation et devraient intensifier en 2026 les stratégies de « paquetage ». Financement climatique, restructuration de dette, accès aux marchés et positionnement géopolitique se négocient de plus en plus comme un ensemble, et non comme des dossiers séparés. Les plateformes multipolaires fournissent l’ossature institutionnelle de cette pratique : elles permettent d’arbitrer entre offres occidentales et non occidentales, un art politique aujourd’hui particulièrement maîtrisé par la Turquie, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, ou certains États clés du Conseil de coopération du Golfe. Un additif critique en 2026 concernera la nourriture et les engrais. Contrôles à l’exportation, régimes de subventions et réserves stratégiques seront de plus en plus mobilisés comme leviers de marchandage, notamment dans des régions exposées à la volatilité des prix et aux ruptures d’approvisionnement. Le contrôle des intrants agricoles devient alors une extension du rapport de force géopolitique, prolongeant la logique de rareté analysée dans la Prévision 3.

Cette prévision décrit un monde où la fragmentation avance moins par rupture monétaire brutale que par accumulation d’alternatives. La domination du dollar peut survivre à 2026 sur le plan formel, mais son pouvoir disciplinaire s’affaiblit à mesure que l’incertitude politico-institutionnelle s’étend aux États-Unis et en Europe. L’optionalité progresse ; la coordination s’érode. Avec les Prévisions 3 et 4, cette dynamique prépare le terrain d’un glissement supplémentaire en 2026 : le passage du levier financier à la instrumentalisation stratégique des interdépendances physiques et technologiques — objet de la Prévision 6.

Prévision 6 — Les infrastructures stratégiques deviennent des instruments centraux de la coercition par l’interdépendance

En 2026, les infrastructures stratégiques cesseront d’être d’abord des facilitateurs de l’échange : elles deviendront des instruments de pression politique. L’interdépendance mondiale continuera d’être segmentée, sécuritisée et manipulée. Routes commerciales, transits énergétiques, réseaux numériques et mobilités humaines seront traités moins comme des systèmes partagés à stabiliser que comme des points de pression à exploiter. On franchit ainsi un seuil : de l’optionalité financière décrite dans la Prévision 5 vers une coercition plus directe de l’interdépendance physique et technologique.

La politique commerciale poursuivra sa transformation, de l’instrument économique vers une véritable architecture de sécurité. Droits de douane, contrôles des exportations et dispositifs de « friend-shoring » (relocalisation entre alliés) serviront de plus en plus à zoner les chaînes d’approvisionnement en sphères politiques, plutôt qu’à optimiser l’efficience. La réorientation des flux — par exclusion réglementaire, frictions douanières ou application sélective des règles — sera justifiée explicitement au nom de la sécurité nationale. Au-delà de la hausse probable des droits de douane moyens en 2026, c’est la routinisation de la discrimination commerciale comme pratique de sécurité — le coût économique étant assumé comme « dommage collatéral » — qui constituera la trajectoire décisive. Le commerce cessera d’être un moteur de croissance ; il deviendra un instrument de démarcation.

L’insécurité énergétique en 2026 viendra moins du sabotage matériel que des perturbations de l’écosystème infrastructurel qui entoure les transits. Retraits d’assurance maritime, restrictions d’accès aux ports, incertitudes de conformité et risques réglementaires fonctionneront de plus en plus comme des blocus de facto, sans déclaration formelle. Points d’étranglement maritimes, réseaux de pipelines et interconnexions électriques deviendront des zones d’escalade déniable. Le basculement critique est celui de la rupture d’approvisionnement vers l’amplification du risque : l’énergie continue de circuler, mais à un coût — en volatilité, en incertitude, en prime de risque — politiquement manipulé.

Transformation énergétique, diversification et facteurs d’insécurité

Les infrastructures critiques — câbles sous-marins, satellites, ports, hubs logistiques — feront de plus en plus office de couche de coercition ou de cibles de guerre hybride. Elles sont à la fois des actifs indispensables et des vulnérabilités. La pression prendra davantage la forme d’interventions réglementaires, de retards de licences, d’exclusions d’assurance, d’interférences cyber ou de disputes contractuelles que d’attaques ouvertes. L’attribution restera ambiguë ; l’escalade, déniable. L’effet cumulatif est un système où la connectivité persiste, mais où la fiabilité se dégrade — augmentant la valeur stratégique de la redondance et de l’alignement politique au détriment de l’efficience.

L’intelligence artificielle — que les États-Unis cherchent à préserver comme monopole géopolitique — agira comme multiplicateur de ces dynamiques. Économiquement, elle accélère la polarisation du marché du travail : gains de productivité concentrés d’un côté, déplacements d’emplois à grande échelle de l’autre. L’effet distributif n’a rien d’accidentel : il concentre revenus et patrimoine dans les entreprises et l’oligarchie technologique capables de monétiser données, capacités de calcul et pouvoir de marché, tout en accroissant l’insécurité des emplois routiniers et intermédiaires. Politiquement, cela survient au moment même où la contrainte budgétaire — décrite dans la Prévision 3 — réduit la capacité des gouvernements à compenser les perdants. Il s’ouvre ainsi un écart entre la vitesse de la transformation technologique et la capacité des sociétés à l’absorber. Dans le même temps, l’IA élargit l’arsenal du gouvernement par le contrôle : surveillance, police prédictive, conditionnalités sociales ciblées, amplification narrative. En 2026, l’interaction entre désajustements induits par l’IA et resserrement budgétaire aiguisera les conflits sociaux tout en abaissant le coût politique de la répression.

Enfin, la migration sera de plus en plus traitée non comme un phénomène humanitaire ou démographique, mais comme un instrument de propagande et de polarisation. Contrôle sélectif des frontières, régimes de visas et procédures d’asile seront mobilisés comme outils de marchandage dans des négociations bilatérales et multilatérales. La migration instrumentalisée — par facilitation, obstruction ou menace — permet d’exercer une pression sans recourir à des sanctions formelles. Sur le plan intérieur, elle continuera de fonctionner comme un récit-maître, déverrouillant sécuritisation, exception budgétaire et revendications de légitimité. Un indicateur clé d’ici fin 2026 sera la fréquence avec laquelle les flux migratoires seront explicitement liés à des concessions en matière de commerce, d’aide ou de coopération sécuritaire.

Pourquoi 2026 pourrait devenir « l’an I »

À mesure que les leviers macro-budgétaires, monétaires et institutionnels deviennent moins décisifs — ou plus contestés — en 2026, reflet des fragilités qui travaillent les fondations économiques des grandes puissances, la pression se déplacera davantage vers l’infrastructure, la technologie et la migration. La coercition devient plus discrète, plus déniable et plus continue. Les seuils de conflit se brouillent ; l’escalade devient incrémentale. En normalisant une coercition qui transite par l’infrastructure, la technologie et la mobilité plutôt que par la confrontation ouverte, 2026 risque d’ancrer un système où la puissance n’est plus contenue par des règles partagées, mais par la seule combinaison de résilience et de contre-pouvoir. C’est là, précisément, la condition définissante de l’ordre post-idéaliste.

Le principal danger de 2026 n’est pas une rupture unique, mais la consolidation d’un schéma : les institutions et les alliances demeurent, tandis que les engagements qui leur donnent leur force obligatoire deviennent conditionnels. Si ce schéma s’impose, on passe de règles contraignantes à des règles conditionnelles qui légitiment l’exercice du pouvoir ; de solidarités automatiques à des soutiens négociés ; et d’une interdépendance stabilisatrice à une interdépendance utilisée comme instrument de pression.

Les six dynamiques décrites plus haut montrent comment un tel équilibre peut devenir autorenforçant. La gouvernance par la crise banalise la discrétion et affaiblit la contrainte législative. Les élections deviennent, sous rareté, des arbitrages de crédibilité administrative plutôt que des mandats fondés sur des programmes. La contrainte budgétaire durcit les conflits distributifs et incite au contournement procédural, tandis que des chocs de liquidité peuvent accélérer des interventions discrétionnaires qui érodent la légitimité. La cohésion occidentale s’affaiblit par alignements sélectifs, à mesure que la conditionnalité et les frictions juridiques et institutionnelles migrent vers la confrontation politique ouverte. L’« optionalité » monétaire s’étend par accumulation d’alternatives qui diluent le levier sans remplacer encore l’ordre du dollar. Et, de plus en plus, la coercition circule par les coutures mêmes de la connectivité — assurance, licences, risques de conformité, plateformes, logistique, données — là où la pression peut être continue, déniable et difficile à dissuader.

En clair : 2026 pourrait être l’année où l’ordre post-idéaliste cesse d’apparaître comme une dérive et commence à fonctionner comme un système — un ordre d’asymétries administrées, où la retenue est imposée d’abord par le contre-pouvoir et la résilience, plutôt que par des principes partagés. Le test décisif, à la fin de l’année, ne sera ni l’unité de façade ni la survie formelle des traités, mais un critère mesurable : les violations des règles continuent-elles d’entraîner des coûts prévisibles et effectivement appliqués ? Ces coûts peuvent être juridiques (invalidations), économiques (sanctions de marché), financiers (exclusion), politiques (isolement) ou sécuritaires (conséquences crédibles) ; mais ils doivent être suffisamment automatiques pour contraindre les comportements, et non suffisamment flexibles pour simplement les légitimer après coup.

Si, en 2026, les atteintes à l’intégrité territoriale, aux obligations de traité, aux décisions judiciaires, aux disciplines budgétaires ou aux engagements d’alliance sont absorbées sans conséquence matérielle — via exemptions, dérogations discrétionnaires, application sélective ou exceptions négociées — alors 2026 marquera le moment où la conditionnalité remplace l’obligation comme grammaire par défaut de la gouvernance. Si, au contraire, une masse critique d’États et d’institutions parvient à rétablir des coûts non négociables pour le contournement procédural et la violation des règles — dans la sécurité, le commerce, la finance et le droit — alors 2026 pourrait être retenue non comme « l’an I », mais comme l’année où l’ordre post-idéaliste a été éprouvé et, de justesse, contenu. Non par des proclamations, mais par une capacité — et une volonté — concrètes de privilégier l’exécution sur l’accommodement : affecter des ressources budgétaires, administratives et politiques, de plus en plus rares, à la défense de règles clairement définies plutôt qu’à leur gestion discrétionnaire.

Jan-Peter Olters

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