Finance, fissures et futur du développement

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C’était un numéro d’équilibriste géopolitique sur la corde raide de l’architecture multilatérale du développement, face aux vents contraires de la fatigue empathique. Les Réunions annuelles 2025 du Fonds monétaire international (FMI) et du Groupe de la Banque mondiale (GBM), tout comme les Réunions de printemps qui se sont tenues plus tôt dans l’année, ont mis en évidence la fragilité de la gouvernance financière mondiale. Si cet événement d’une semaine a fourni aux hauts fonctionnaires des ministères des Finances et des banques centrales des orientations politiques importantes et quelques améliorations opérationnelles visant à renforcer la réactivité des institutions, il n’a pas permis de mobiliser les financements substantiels et les réformes structurelles que de nombreux pays du Sud réclamaient. Les tensions géopolitiques, en particulier entre les États-Unis et la Chine, continuent de limiter la capacité des institutions de Bretton Woods à répondre aux prévisions sombres concernant le climat, la dette, et le développement durable. Conformément aux prévisions formulées dans un précédent texte du Conseil des relations internationales de Montréal, les réunions ont confirmé une tendance émergente vers le multilatéralisme transactionnel, une approche politique dans laquelle les États considèrent les institutions comme des arènes de négociation à court terme plutôt que comme des cadres communs fondés sur des règles et servant les intérêts collectifs. Si cette tendance se poursuit, elle risque de remplacer les engagements durables par des accords de contrepartie, sapant ainsi la clarté conceptuelle et la légitimité politique.

L’emploi comme levier de développement

Le Comité du développement (CD), un forum ministériel de la Banque mondiale et du FMI chargé de trouver un consensus intergouvernemental et de conseiller ces deux institutions sur les priorités essentielles en matière de développement, a désigné la création d’emplois comme son principal levier de développement. Il recommande que tous les projets et programmes « aient une vision claire de l’emploi » et considère l’emploi comme l’indicateur à travers lequel chaque opération de financement sera évaluée. Cette recommandation marque un changement d’orientation, passant du financement de projets isolés à celui d’écosystèmes économiques créateurs d’emplois dans tous les secteurs. Bien qu’ambitieuse, cette approche ne tient pas compte de l’héritage fructueux des stratégies de partenariat par pays, qui visaient déjà à dépasser le financement de projets individuels pour les intégrer à des programmes stratégiques assortis de politiques claires et de matrices de résultats contrôlables.

Un environnement favorable à l’emploi et au développement ?

Avec toutes les crises que nous traversons actuellement, cette approche axée sur l’emploi pourrait, avec le recul, être jugée trop timide et insuffisamment efficace. Les crises qui touchent l’économie mondiale se chevauchent, sont liées entre elles et s’amplifient, ce qui rend difficile la mise en œuvre de solutions fondées sur une seule politique. L’affirmation d’Ajay Banga, président du Groupe de la Banque mondiale, selon laquelle « l’emploi n’est pas un effet secondaire, mais le résultat d’un développement bien mené », souligne l’importance cruciale d’un développement axé sur l’emploi. Toutefois, se concentrer exclusivement sur l’emploi pourrait conduire à des solutions partielles. Les pays les plus touchés sont ceux qui sont le moins responsables des crises mondiales et qui disposent des ressources les plus limitées pour les atténuer. Cette situation renforce les appels lancés par les pays du Sud en faveur d’un financement accru et d’une voix plus forte dans la prise de décision. La COP30, qui sera organisée par le Brésil dans les prochaines semaines, est déjà pressée de lier la justice climatique aux réparations pour les crimes historiques.

Silence stratégique sur les priorités climatiques

Le financement climatique etait devenu un sujet de discorde à la veille des réunions annuelles. Les communications officielles des deux institutions ont tenté de calmer l’administration américaine, qui remet en question le fait que les initiatives climatiques soient une priorité en matière de développement. Sur les 13 pages du rapport de Washington, le mot « climat » n’apparaît qu’une seule fois, contre 126 occurrences du mot « emploi ». Pourtant, selon l’agence de presse Reuters, 19 des 25 directeurs exécutifs de la Banque mondiale, représentant 120 pays, ont réaffirmé leur engagement à allouer 45 % du financement annuel à des projets climatiques conformes à l’Accord de Paris. Les États-Unis, soutenus par les exportateurs de pétrole que sont la Russie, le Koweït et l’Arabie saoudite, ont refusé d’approuver cette mesure, reflétant ainsi leurs priorités politiques nationales et leur scepticisme général à l’égard de l’action multilatérale en faveur du climat.

La Banque mondiale a noté que 48 pour cent des projets de l’exercice précédent présentaient des avantages connexes pour le climat, un chiffre inférieur aux résultats précédents (62 pour cent en 2020) et à l’ambition affichée dans des rapports tels que « Closing the Gap », qui soulignait l’importance du financement mondial de la lutte contre le changement climatique pour les pays vulnérables à faible revenu, confrontés à la fragilité et aux conflits. De même, la mise à jour du rapport World Economic Outlook du FMI s’est exclusivement concentrée sur les politiques macro-budgétaires, n’accordant qu’une attention marginale aux implications de l’adoption rapide de l’intelligence artificielle et au lien entre le climat et le financement. Le rapport CD a masqué les divisions croissantes en présentant un document équilibrant les priorités de développement des États-Unis (dépendance du secteur privé, ouverture technologique et endettement), des autres pays occidentaux (émissions, écosystèmes, mobilisation des ressources nationales et protection sociale), ainsi que de la Chine (infrastructures de base et projets de corridors).

Report des défis systémiques

Plusieurs défis systémiques n’ont pas été résolus. Les attentes concernant d’importantes augmentations de capitaux, des réaffectations significatives de droits de tirage spéciaux ou des mécanismes collectifs d’allègement de la dette n’ont pas été satisfaites. Malgré les appels en faveur d’un assainissement solide de la dette souveraine, aucun mécanisme opérationnel n’a été mis en place pour relever les défis urgents liés à l’endettement croissant, qui touche également les pays à revenu élevé. La combinaison de la baisse des allocations d’aide et des mandats de développement sélectifs risque de réduire le multilatéralisme à une série de transactions techniques, écartant ainsi les priorités du Sud de l’architecture de la gouvernance mondiale.

En résumé, les Réunions annuelles de 2025 ont réaffirmé la persistance du multilatéralisme, mais de plus en plus sous une forme transactionnelle. Le FMI et la Banque mondiale restent des acteurs indispensables pour l’analyse, l’élaboration de normes et le financement, mais une action coordonnée à grande échelle dépend désormais de l’alignement des actionnaires en dehors du cadre officiel des assemblées annuelles. Trouver un équilibre entre les capacités techniques et la légitimité politique sera un défi de taille pour les responsables du développement. Les institutions doivent concilier la demande des pays du Sud, qui souhaitent avoir davantage voix au chapitre et moins de conditions contraignantes, avec les priorités des économies avancées en matière d’assainissement budgétaire et leur insistance sur la responsabilité, tout en gérant la politisation des questions techniques due à la concurrence entre les grandes puissances.

Qu’est-ce que cela signifie pour la gouvernance économique mondiale ?

Pour l’avenir, l’efficacité des institutions de Bretton Woods dépendra de leur capacité à trouver un équilibre entre des visions stratégiques différentes tout en conservant leur crédibilité auprès des pays du Sud. Sans cet équilibre, elles risquent de devenir des prêteurs technocratiques plutôt que des outils de gouvernance mondiale collective, ce qui irait à l’encontre de leur mission initiale qui est de favoriser l’emploi, un développement équitable et une croissance durable. Les assemblées annuelles de 2025 ont mis en évidence un changement subtil, mais important : les États-Unis cherchent désormais à discipliner ces institutions en leur imposant des contraintes budgétaires et stratégiques, tandis que d’autres actionnaires souhaitent préserver un mandat de développement diversifié. Le résultat est un compromis hybride : une orthodoxie budgétaire englobant des objectifs de développement élargis. La capacité de cet équilibre à perdurer déterminera la trajectoire de la gouvernance économique mondiale jusqu’en 2026 et au-delà.

Jan-Peter Olters

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