La paix n’est pas un héritage : le 8 mai et la crise de l’ordre international

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Il y a quatre-vingt-un ans aujourd’hui, à 23 h 01, heure d’Europe centrale, la Seconde Guerre mondiale prenait fin en Europe. Plus de dix millions de soldats alliés — au premier rang desquels ceux de l’Armée rouge — étaient tombés avant que la capitulation sans condition de la Wehrmacht allemande ne soit imposée. L’acte de capitulation avait déjà été signé le 7 mai 1945 à Reims, au quartier général suprême des forces expéditionnaires alliées ; à la demande de l’Union soviétique, il fut signé une seconde fois dans la nuit du 8 au 9 mai au quartier général de l’Armée rouge, à Berlin-Karlshorst. Ce détail historique indiquait déjà que la victoire militaire pouvait mettre fin à la guerre, sans pour autant fonder un ordre de paix mondial durable. Lui succéda un ordre d’après-guerre idéologiquement divisé, qui, après la guerre froide, ne sembla se consolider que brièvement en un ordre mondial d’inspiration libérale, aujourd’hui contesté dans ses fondements par les recompositions géopolitiques.

La signification du 8 mai dépasse donc de loin la défaite militaire de l’Allemagne. Cette date marqua l’effondrement d’un régime criminel qui avait jeté l’Europe dans la guerre, planifié, organisé et exécuté la Shoah, persécuté, réduit en esclavage et assassiné des millions d’êtres humains, mené une guerre raciste de conquête et d’anéantissement, et systématiquement détruit le droit, la dignité humaine et la raison politique. Cette défaite mit fin à la forme la plus meurtrière d’une longue préhistoire faite d’ethno-nationalisme, de fascisme et de national-socialisme — de mouvements et d’idéologies politiques qui méprisaient la démocratie, glorifiaient la violence, hiérarchisaient les êtres humains selon leur origine et leur « race », et remplaçaient l’ordre international par des prétentions impériales. L’engrenage qui conduisit à la Seconde Guerre mondiale en 1939 ne fut pas un accident de l’histoire, mais la conséquence d’un déchaînement politique : le droit fut remplacé par la force, la démocratie par le culte du Führer, et l’ordre international par l’expansion impériale. Au total, la Seconde Guerre mondiale coûta la vie à plus de soixante millions de personnes.

Pour les persécutés, les personnes réduites en esclavage et les privés de droits dans le Reich allemand en voie d’effondrement, ainsi que dans les territoires précédemment occupés et terrorisés par l’Allemagne, ce jour scella la fin de la domination nationale-socialiste. Pour une Allemagne bientôt appelée à être divisée, il imposa une confrontation inévitable avec la faute, la responsabilité et la question de savoir si, après l’effondrement moral, politique et matériel, une refondation démocratique serait possible. Le président fédéral Richard von Weizsäcker résuma cette tension, dans son discours du 8 mai 1985, par une formule demeurée décisive : « Le 8 mai fut un jour de libération. » Il ne s’agissait pas, pour lui, d’une libération de la responsabilité allemande, mais de la libération « du système inhumain de la tyrannie nationale-socialiste ». En même temps, Weizsäcker nomma avec une grande clarté la responsabilité historique de l’Allemagne : « Nous ne devons pas séparer le 8 mai 1945 du 30 janvier 1933. » Car la domination nationale-socialiste ne s’était pas abattue sur l’Allemagne comme une fatalité extérieure. Elle fut rendue possible par la crise de la République de Weimar, l’érosion de son centre démocratique, la politique déflationniste de Heinrich Brüning de 1930 à 1932 et son gouvernement par décrets d’urgence, la montée de mouvements ethno-nationalistes et antidémocratiques — et enfin le transfert du pouvoir à Hitler par les élites national-conservatrices autour de Hindenburg et de von Papen. Le 8 mai ne fut donc pas un simple triomphe. Retour au pays, fuite, violence subie, déracinement, libération, captivité, perte, deuil, soulagement et recommencement s’y côtoyaient étroitement.

C’est précisément là que réside sa signification politique durable. Le 8 mai ne se prête à aucune mémoire confortable. Il renvoie à la faute allemande, à la libération d’un régime qui ne pouvait être brisé que militairement, de l’extérieur, et à la question du type d’ordre qui devait naître d’une telle catastrophe. Après 1945, il ne s’agissait pas seulement de reconstruire. Il fallait contenir les forces qui avaient conduit l’Europe deux fois dans l’abîme : le nationalisme völkisch, l’idéologie autoritaire, la déstabilisation économique, le révisionnisme impérial et une politique de puissance brutale, indifférente au droit international, à la souveraineté des États et à la sécurité des plus petits d’entre eux.

Cette question se pose aujourd’hui avec une urgence nouvelle. La Russie attaque ouvertement l’ordre européen d’après-guerre par la violence impériale. Dans le même temps, au sein même des démocraties occidentales, des forces nationalistes et illibérales gagnent en puissance : elles ne considèrent plus les institutions multilatérales, les obligations du droit international et la coopération fondée sur des règles comme des conditions de la sécurité commune, mais comme des entraves à la liberté d’action nationale. Cette évolution est particulièrement lourde de conséquences aux États-Unis sous la présidence de Donald Trump. La Stratégie de sécurité nationale (NSS) de 2025 rend ce tournant explicite. S’agissant de l’Europe, elle rejette le cours actuel de l’intégration européenne et lui oppose l’image d’un « groupe de nations souveraines alignées » — dans l’original, a group of aligned sovereign nations. Elle annonce en même temps son soutien à la « résistance au cours actuel de l’Europe » au sein des États européens et appelle au rétablissement d’une stabilité stratégique avec la Russie, agresseur dans la guerre contre l’Ukraine. Ces objectifs montrent que le terme aligned ne désigne pas seulement une convergence entre partenaires souverains, mais suggère une orientation politique de l’Europe vers les priorités américaines. Ils marquent une rupture nette avec l’image que Washington se faisait jusqu’ici de lui-même comme garant d’un ordre de sécurité européen fondé sur des règles, au profit d’une politique de puissance qui ne reconnaît les règles que de manière sélective — ou les contourne purement et simplement.

Politiquement, cela revient à promouvoir une image de l’Europe dans laquelle l’Union européenne apparaît moins comme un acteur supranational intégré, capable d’agir en son nom propre, que comme une association fragmentée d’États repliés sur leur souveraineté nationale et alignés sur les priorités américaines. Cette conception célèbre la souveraineté comme une libération vis-à-vis de Bruxelles, mais rend l’Europe plus vulnérable face à Washington. Plus l’Europe se présente en ordre dispersé, plus il devient facile de discipliner certains gouvernements par les garanties de sécurité, la présence militaire, les droits de douane ou l’accès au marché — selon l’ancienne logique du « diviser pour régner ». La rhétorique de la souveraineté se transformerait ainsi en logique de dépendance politique, jusqu’à une nouvelle forme de vassalité. Ce faisant, la NSS se rattache délibérément aux conceptions de ces familles politiques nationalistes et d’extrême droite au Parlement européen, qu’elle présente favorablement comme des forces « patriotiques » et dont l’influence croissante serait un « motif de grand optimisme ». Sont visés le groupe Europe des nations souveraines, auquel appartiennent aussi les députés de l’AfD, les Conservateurs et réformistes européens autour du PiS et de Fratelli d’Italia, ainsi que les Patriotes pour l’Europe autour du Rassemblement national et du Fidesz. Ensemble, ces groupes représentent environ un quart des députés au Parlement européen. Dans certains votes sur la migration, ainsi que sur les règles environnementales et les obligations des entreprises, ils ont déjà formé des majorités alternatives avec le Parti populaire européen, classé au centre droit. Le cordon sanitaire destiné à empêcher que les forces nationalistes et d’extrême droite ne pèsent à nouveau de manière décisive sur le cours politique de l’Europe s’en trouve fragilisé.

C’est pourquoi le 8 mai ne relève pas seulement de la mémoire : il pose la question de l’ordre. L’ordre international et européen d’après-guerre — avec Bretton Woods dès 1944, puis les Nations unies en 1945 et la Communauté européenne du charbon et de l’acier en 1951 — est né de l’expérience selon laquelle la paix ne surgit pas du simple épuisement né de la guerre. Elle doit être construite par les institutions, garantie par le droit, soutenue par l’économie et défendue politiquement.

Les formes de rupture de l’ordre

L’histoire ne se répète pas mécaniquement. Mais elle fait apparaître des régularités. Les grandes guerres européennes — la guerre de Trente Ans, les guerres napoléoniennes, la Première Guerre mondiale et la Seconde Guerre mondiale — furent chaque fois les points culminants de profondes crises de l’ordre : divisions confessionnelles, bouleversements révolutionnaires, rivalités dynastiques et impériales, nationalisme radicalisé, déchaînement idéologique et politique de puissance trop peu contenue par le droit. À leurs ravages succédèrent des tentatives pour contenir, par de nouveaux ordres, la logique destructrice d’une puissance déchaînée : la paix de Westphalie, le congrès de Vienne et le Concert européen, le traité de Versailles et la Société des nations, enfin le système multilatéral qui se constitua après 1945 autour des Nations unies, de Bretton Woods et de l’intégration européenne.

Dans son projet Vers la paix perpétuelle, Immanuel Kant avait déjà saisi, en 1795, ce mouvement de balancier historique entre formation et effondrement de l’ordre. Il écrivait dans le sillage de la Révolution française, des guerres de coalition européennes et d’un ordre interétatique où la guerre, la politique dynastique de puissance et la disposition territoriale des États étaient tenues pour des instruments ordinaires de la politique. L’alternative qu’il élabora pendant plus d’une décennie visait l’évidence réalpolitique selon laquelle la sécurité naîtrait en dernière instance de la puissance politique, d’alliances tactiques et de la supériorité militaire. Kant formulait au contraire une exigence radicale d’ordre : la paix ne naît pas de l’épuisement, mais du dépassement juridique de l’état de nature entre les États — de la conviction rationnelle qu’il faut « sortir de l’état sans loi des sauvages et entrer dans une fédération des peuples » (Kant, 1784). Les États doivent lier leur puissance par le droit au lieu de faire découler leur sécurité de leur seule force, de leurs alliances et de leur supériorité militaire.

Avant de formuler les fondements positifs d’un ordre de paix durable, Kant nomme dans ses articles préliminaires les pratiques qui sapent structurellement la paix : les traités de paix contenant des réserves secrètes en vue de guerres futures ; la disposition des États comme s’ils étaient des biens ; la militarisation permanente ; la politique de puissance financée par la dette ; l’ingérence violente dans la constitution d’autres États ; et les pratiques de guerre qui détruisent toute confiance future. Ces avertissements ne relèvent pas de l’érudition historique. Ils montrent que, pour Kant, la paix ne commence pas avec la signature d’un traité, mais avec l’autolimitation politique des États.

L’idée kantienne de paix, telle qu’elle est formulée en 1795, repose sur trois conditions : premièrement, des constitutions républicaines qui, dans une lecture moderne, s’opposent au pouvoir absolutiste et renvoient à l’État de droit démocratique ; deuxièmement, une fédération d’États libres qui encadre juridiquement l’état de nature interétatique ; troisièmement, le droit cosmopolitique, c’est-à-dire la limitation juridique de l’arbitraire étatique également dans le traitement des étrangers. Dans la théorie libérale moderne des relations internationales, cette architecture kantienne est devenue le point de départ d’un triangle de la paix associant démocratie, inscription institutionnelle et interdépendance économique. Dans cette lecture, le commerce fondé sur des règles, la réduction des barrières commerciales et le droit commercial multilatéral deviennent les conditions d’un jeu à somme positive, rendant la guerre politiquement et économiquement moins rationnelle.

Jusqu’à aujourd’hui, ces trois éléments forment le cœur de l’ordre international libéral. Celui-ci s’oppose à la logique de puissance des jeux à somme nulle ou négative et affirme que la coopération, les institutions, le droit et l’interdépendance économique peuvent produire des résultats à somme positive. C’est précisément cette structure ternaire qui, après 1945 — de manière imparfaite, limitée par les rapports de force, mais historiquement efficace — s’est incarnée dans les Nations unies, Bretton Woods et l’intégration européenne.

Que cet ordre soit aujourd’hui sous pression fait du 8 mai bien plus qu’une date commémorative : un avertissement politique. La guerre d’agression russe contre l’Ukraine, la guerre américano-israélienne contre l’Iran, le retour de la rivalité entre grandes puissances, le réarmement mondial, le chantage énergétique, la démondialisation, le protectionnisme et l’assaut illibéral contre les normes démocratiques et les institutions multilatérales soulèvent une question décisive : sommes-nous en train de risquer les fondements mêmes de la paix et de la prospérité d’après-guerre en Europe occidentale ? Le présent n’est pas une répétition du passé. Mais il montre à nouveau combien un ordre devient vulnérable lorsque nationalisme, politique de puissance autoritaire, insécurité économique et mépris du droit se renforcent mutuellement — cette même constellation qui a conduit l’Europe, à plusieurs reprises, au conflit, à la guerre et à la catastrophe.

La paix est un état de droit

C’est précisément pour cette raison que Kant est aujourd’hui plus actuel qu’il n’y paraît. Sa conception de la paix ne désigne pas seulement l’absence d’hostilités ouvertes. Pour Kant, la paix est un état de droit qui doit être institué et préservé. Elle exige que la puissance n’ait pas le dernier mot, que les frontières ne deviennent pas une variable d’ajustement, que les traités fondent la confiance et que la sécurité ne soit pas déduite uniquement de la menace, du réarmement et de l’arithmétique des alliances. Les articles préliminaires de Kant se lisent ainsi comme un inventaire inverse de la destruction contemporaine de l’ordre : contre les réserves secrètes en vue de guerres futures, contre la disposition des États comme des biens, contre la militarisation permanente, contre la politique de puissance financée par la dette, contre l’ingérence violente dans l’ordre constitutionnel d’autres États et contre les pratiques de guerre qui rendent impossible toute confiance future.

La crise actuelle se révèle précisément à ces points de rupture. Par sa guerre d’agression contre l’Ukraine, la Russie viole le principe fondamental de l’intégrité territoriale et cherche de nouveau à redessiner les frontières par la force. Les menaces nucléaires, les attaques contre les infrastructures civiles, les déportations, la désinformation et la destruction systématique de la confiance compromettent les conditions de tout futur ordre de sécurité européen. Un règlement de paix qui récompenserait l’agression ou normaliserait rétrospectivement la révision territoriale ne serait donc pas un état de droit kantien, mais un cessez-le-feu dans lequel la guerre suivante serait déjà inscrite.

Mais ce critère vaut plus largement. À Gaza, les attaques ciblées du Hamas contre des civils et les prises d’otages, tout comme la conduite de la guerre par Israël — marquée par une logique de représailles militaires, les déplacements forcés, la destruction massive des infrastructures civiles et l’affamement de la population civile par un accès bloqué ou restreint à l’aide humanitaire et aux biens essentiels — sapent la confiance dans la force obligatoire du droit international humanitaire. Dans la guerre contre l’Iran, la question se pose de savoir si la préemption et la dissuasion restent contenues par le droit ou basculent dans une logique d’escalade régionale, de domination stratégique et de militarisation des routes commerciales et énergétiques. Dans les trois cas, le constat est le même : lorsque la violence n’est plus limitée par le droit, la proportionnalité et la confiance, elle n’aggrave pas seulement tel ou tel conflit. Elle compromet la possibilité même d’un état de paix fiable.

La crise touche ainsi les trois dimensions du triangle kantien de la paix : l’ordre juridique et institutionnel international, l’ordre démocratique interne et l’interdépendance économique. D’abord, l’ordre juridique et institutionnel international perd sa force contraignante. Le Conseil de sécurité est paralysé par la politique du veto ; l’ordre commercial mondial est soumis à la pression des droits de douane, des sanctions, des subventions et de la formation de blocs géoéconomiques ; les juridictions internationales et les normes relatives aux droits humains sont reconnues de manière sélective ; et les institutions multilatérales se trouvent prises entre révisionnisme autoritaire, pratiques occidentales de deux poids deux mesures et scepticisme croissant dans le Sud global. Le problème n’est pas que la politique de puissance soit de retour. Elle n’avait jamais disparu. Le problème est que de plus en plus d’États n’acceptent les règles que lorsqu’elles servent leurs propres intérêts stratégiques.

Là où la contrainte extérieure des règles s’érode, la limitation intérieure du pouvoir devient décisive. C’est pourquoi la dimension démocratique du triangle de la paix n’est pas une simple affaire de politique intérieure. Kant misait sur des constitutions républicaines — c’est-à-dire non monarchiques et non absolutistes — parce que des gouvernements responsables devant leurs citoyens ne peuvent pas aussi facilement mener la guerre comme instrument dynastique ou impérial. En termes modernes, cela signifie que les États de droit démocratiques, la séparation des pouvoirs, un espace public libre et la confiance institutionnelle ne sont pas des questions secondaires de politique intérieure, mais des conditions de la capacité d’un État à inscrire son action extérieure dans une logique de paix.

En Europe, cette condition devient plus fragile. Lorsque des forces nationalistes et d’extrême droite n’organisent plus seulement l’opposition à l’intégration européenne, mais forment, lors de certains votes, des majorités avec le centre droit modéré — par exemple sur la politique de retour des migrants ou sur l’affaiblissement des obligations de durabilité et de vigilance des entreprises —, le centre de gravité démocratique de la politique européenne se déplace. Les engagements internationaux apparaissent alors plus facilement comme une trahison de la souveraineté nationale, la protection des minorités comme une faiblesse, les médias indépendants comme des adversaires et le compromis comme une capitulation. Là où les forces illibérales affaiblissent les parlements, délégitiment les médias, attaquent les droits des minorités et présentent les engagements internationaux comme des entraves à la puissance nationale, la politique étrangère devient elle aussi plus vulnérable à la logique ami-ennemi, à l’admiration autoritaire et à l’imprévisibilité stratégique.

Parlement européen : progrès des nationalistes et affaiblissement du cordon sanitaire

Enfin, l’interdépendance économique — la troisième dimension du triangle kantien de la paix — est elle aussi sous pression. L’idée libérale n’a jamais été que le commerce garantissait à lui seul la paix, mais que l’interdépendance fondée sur des règles imbriquait les intérêts de telle sorte que la coopération devienne plus rationnelle que la guerre. La crise énergétique a toutefois montré combien l’interdépendance devient dangereuse lorsqu’elle est asymétrique, opaque et politiquement exposée au chantage. La dépendance européenne à l’égard de l’énergie russe n’était pas un dividende de la paix, mais une vulnérabilité stratégique. Aujourd’hui, la même logique réapparaît dans d’autres secteurs : dans les menaces américaines de droits de douane sur les voitures européennes comme dans les contrôles chinois à l’exportation sur les terres rares, indispensables aux chaînes de valeur numériques, vertes et industrielles de défense. Ce qui devait produire de la prospérité par l’interdépendance mutuelle devient, dans un contexte de rivalité géopolitique, une arme.

La politique internationale glisse ainsi de nouveau vers ces jeux à somme nulle ou négative que l’internationalisme libéral cherchait à dépasser. La sécurité est comprise comme un gain relatif par rapport aux autres ; le commerce comme une arme, l’énergie comme un moyen de pression, la technologie comme une ligne de partage entre blocs, la migration comme un instrument de mobilisation intérieure et la politique de développement comme une transaction géopolitique. Le guide publié par Stephen Miran en 2024 sur la « restructuration du système commercial mondial » illustre à quel point cette logique a déjà pénétré les débats de stratégie économique : les droits de douane, la politique monétaire, le statut de monnaie de réserve et les garanties de sécurité n’y apparaissent plus principalement comme les éléments d’un ordre à somme positive fondé sur des règles, mais comme des leviers permettant de renégocier la répartition des charges, la relocalisation industrielle et l’allégeance stratégique. Dans un tel monde, la défiance, le réarmement et le repli se nourrissent mutuellement. C’est là le danger : ce n’est pas un conflit isolé qui détruit l’ordre de paix, mais l’érosion simultanée de ses conditions.

Le réalisme rappelle à juste titre que les institutions dépourvues de base de puissance restent creuses. La Société des nations n’a pas échoué faute de rhétorique morale, mais faute de membres essentiels, de puissance, de volonté de sanctionner et de capacité à surmonter l’intérêt national. Le libéralisme rappelle toutefois avec tout autant de justesse qu’une puissance sans limitation juridique ne crée aucun ordre stable. La dissuasion peut empêcher l’agression ; elle ne remplace pas un état de droit. Le commerce peut créer de la prospérité ; il ne remplace pas les règles. La souveraineté peut protéger la liberté ; elle devient dangereuse lorsqu’elle est comprise comme un blanc-seing contre toute obligation.

Les signes d’un ordre en rupture

Le diagnostic n’est pas abstrait. Plusieurs indicateurs montrent que l’érosion de l’ordre d’après-guerre se déploie simultanément dans les domaines sécuritaire, économique et institutionnel. La guerre d’agression russe contre l’Ukraine en est la rupture européenne la plus nette. Elle ne vise pas seulement la souveraineté d’un État, mais le principe fondamental selon lequel les frontières en Europe ne doivent pas être modifiées par la force. L’adhésion de la Finlande en 2023 et de la Suède en 2024 à l’OTAN est donc bien plus qu’une simple note de bas de page dans la politique des alliances. Elle marque le retour d’une inquiétude existentielle en matière de sécurité en Europe et la fin d’une longue période durant laquelle beaucoup croyaient que la dissuasion militaire pouvait durablement passer au second plan derrière l’interdépendance économique. Il est encore impossible de prévoir les conséquences de la guerre américano-israélienne contre l’Iran.

À l’échelle mondiale aussi, les indicateurs vont dans un sens inquiétant. L’Uppsala Conflict Data Program (UCDP) a recensé en 2024 61 conflits actifs dans le monde impliquant au moins un État comme partie — le chiffre le plus élevé depuis le début de la série statistique en 1946. L’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) a indiqué, dans son étude publiée en 2026, que les dépenses militaires mondiales avaient atteint en 2025 2 900 milliards de dollars américains, exprimés en dollars constants de 2024. En termes réels, cela représentait une hausse de 2,9 pour cent par rapport à 2024 ; l’augmentation fut particulièrement marquée en Europe occidentale et centrale, qui avait longtemps misé, après la fin de la guerre froide, sur un dividende de paix durable : les dépenses y ont progressé de 15,8 pour cent sur la même période. Freedom House a constaté en 2025 la vingtième année consécutive de recul mondial des droits politiques et des libertés civiles — avec de nettes détériorations également aux États-Unis. La sécurité, la démocratie et la force contraignante des règles internationales ne s’érodent donc pas séparément. Elles sont mises sous pression en même temps.

Les crises énergétiques des dernières années — déclenchées par la guerre d’agression russe contre l’Ukraine et aggravées par la guerre américano-israélienne contre l’Iran — ont en outre montré que l’interdépendance ne favorise la paix qu’à certaines conditions. Les liens économiques peuvent stabiliser lorsqu’ils sont réciproques, diversifiés, transparents et fondés sur des règles. Ils deviennent dangereux lorsqu’ils sont asymétriques et exposés au chantage politique. Rétrospectivement, la dépendance européenne à l’égard de l’énergie russe ne fut donc pas seulement une erreur économique, mais une erreur d’appréciation stratégique : l’idée selon laquelle le gaz russe bon marché pouvait simultanément soutenir la sécurité d’approvisionnement, la compétitivité industrielle et une transition énergétique prévisible s’est révélée stratégiquement vulnérable. La Commission européenne indique que la part du gaz russe dans les importations de gaz de l’UE est passée, depuis le début de la guerre, de 45 pour cent à 12 pour cent en 2025 ; les importations de charbon russe sont sanctionnées et les importations de pétrole ont été fortement réduites. La leçon n’est pas l’autarcie, mais l’ouverture résiliente : la protection du climat, la sécurité d’approvisionnement, la compétitivité industrielle et la capacité d’action géopolitique doivent désormais être pensées comme les composantes d’une même politique de paix.

Sur le plan économique aussi, la logique d’après-guerre est remise en cause. Bretton Woods reposait sur l’expérience selon laquelle les crises financières, l’hyperinflation, le chômage de masse et le protectionnisme peuvent déstabiliser les démocraties et renforcer les mouvements autoritaires. Cette expérience n’appartient pas au passé. Dans ses Perspectives de l’économie mondiale d’avril 2026, le FMI met en garde contre un ralentissement de la croissance mondiale, de nouveaux risques inflationnistes, la fragmentation géopolitique, les tensions commerciales, des niveaux d’endettement élevés et les arbitrages difficiles qu’impose l’augmentation des dépenses de défense. Un problème de l’entre-deux-guerres revient ainsi sous une forme nouvelle : lorsque l’insécurité économique est vécue comme une perte de contrôle, les réponses nationalistes et protectionnistes gagnent en attrait.

Bretton Woods fut donc plus qu’une architecture monétaire. Il s’agissait de prendre au sérieux l’instabilité macroéconomique comme risque pour la paix : les crises monétaires, les dévaluations compétitives, le chômage de masse et le protectionnisme ne devaient plus nourrir les radicalisations politiques qui avaient détruit l’entre-deux-guerres. Malgré les divergences considérables entre Harry Dexter White, l’architecte décisif de la position américaine, et John Maynard Keynes, figure centrale de la délégation britannique — comme le retrace Benn Steil dans The Battle of Bretton Woods —, l’accord de Bretton Woods institutionnalisa une nouvelle forme de coordination économique internationale. Avec les taux de change fixes, les contrôles de capitaux et le dollar américain adossé à l’or comme monnaie d’ancrage jusqu’au début des années 1970, l’ordre monétaire, la reconstruction et la stabilité économique devinrent des éléments porteurs de l’architecture de paix, inscrits dans des institutions multilatérales, en particulier le FMI et la Banque mondiale.

La remise en cause de l’ordre établi après 1945 prépare-t-elle donc le terrain à de nouveaux conflits, plus mondialisés ? Il en accroît considérablement le risque. Le danger ne tient pas seulement au nombre de guerres prises séparément, mais à leur interconnexion systémique croissante. Les conflits régionaux sont reliés entre eux par la rivalité entre grandes puissances, les flux énergétiques, les sanctions, les livraisons d’armes, les cyberopérations, la désinformation, les marchés financiers et les chaînes d’approvisionnement. Là où l’interdiction du recours à la force s’érode, les frontières redeviennent négociables. Là où les règles commerciales se désagrègent, la dépendance devient une arme. Là où les démocraties perdent la confiance intérieure, leur capacité à soutenir des engagements internationaux de long terme diminue. Là où les institutions internationales sont bloquées, délégitimées ou délibérément vidées de leur substance, l’incitation à la politique de puissance unilatérale et aux blocs exclusifs s’accroît.

Cette érosion n’est plus seulement un effet secondaire de la rivalité géopolitique ; elle est devenue elle-même un élément de stratégie politique. La NSS place explicitement l’État-nation au centre comme « unité politique fondamentale » et s’en prend aux « incursions qui sapent la souveraineté » de la part d’organisations transnationales accusées d’entraver les intérêts américains. En février 2025, la Maison-Blanche a ordonné le retrait de certaines organisations des Nations unies, la fin du financement de l’UNRWA et du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, ainsi qu’un examen du soutien américain aux organisations internationales, conventions et traités. La même logique était déjà apparue en janvier 2025, lorsque le président Donald Trump avait ordonné la nouvelle sortie des États-Unis de l’accord de Paris sur le climat ; en janvier 2026, d’autres retraits ont suivi d’organisations internationales jugées contraires aux intérêts américains. Cette inflexion s’est également manifestée dans la fiscalité internationale : le Trésor américain a déclaré que les règles de l’OCDE et du G20 sur l’imposition minimale mondiale n’avaient « aucune force ni aucun effet » pour les États-Unis, avant de saluer plus tard une exemption accordée aux entreprises américaines au titre du Pilier Deux comme une protection de la souveraineté fiscale américaine. Le multilatéralisme n’est donc pas réformé, mais conditionné : les institutions ne valent plus que tant qu’elles renforcent les priorités nationales ; dès qu’elles créent de la contrainte, elles sont combattues.

Priorités pour un ordre de paix renouvelé

Après 1945, la véritable réussite historique ne fut pas d’abolir la politique de puissance. Elle consista plutôt à lier la puissance par les institutions, les règles, la stabilisation économique et l’intégration européenne, de telle sorte que la guerre entre principaux acteurs devienne moins probable, la coopération économique plus fiable et les petits États moins démunis. Cet ordre était imparfait, limité par les rapports de force et souvent contradictoire. Il n’en créa pas moins un cadre qui limitait la violence, stabilisait une économie mondiale ouverte et fit sortir l’Europe de la logique de rivalité permanente. Son succès libéral ne résida pas seulement dans l’évitement de la guerre, mais dans les effets productifs de la coopération : le commerce, la concurrence, la recherche, la mobilité et la confiance institutionnelle devinrent des sources d’innovation, de productivité, de prospérité et de stabilité démocratique. À l’échelle mondiale, cette dynamique fit même un temps paraître possible l’élimination de l’extrême pauvreté — des Objectifs du millénaire pour le développement à l’Agenda 2030. La polycrise faite de pandémie, de guerre, de dette, de chocs climatiques et de fragmentation géopolitique a depuis ralenti et partiellement inversé ces progrès.

Pour l’Europe — et pour les démocraties qui veulent rester attachées à l’ordre libéral —, il en découle une conclusion inconfortable mais nécessaire : cet ordre ne peut être préservé par la seule rhétorique. Il doit être capable de se défendre, économiquement soutenable et politiquement légitime. Un ordre de paix a besoin de contrainte juridique, mais aussi de puissance ; de marchés ouverts, mais aussi de chaînes d’approvisionnement résilientes ; de règles multilatérales, mais aussi de la capacité de les protéger. Or une Union de 27 États membres, dont la politique étrangère et de sécurité peut encore être bloquée, sur des questions centrales, par l’exigence d’unanimité, manque trop souvent de la capacité à exercer sa puissance au bon moment, collectivement et de manière crédible.

La tâche européenne ne consiste donc pas à romantiser la leçon de Kant, mais à la renouveler dans un ordre mondial plus dur : par une capacité de défense dont l’Europe, après 1990, a cru pouvoir se passer ; par une soutenabilité budgétaire rendue plus difficile par des niveaux élevés de dette publique ; et par un contrôle démocratique qui doit être défendu à nouveau sous la pression des forces illibérales. La souveraineté ne doit pas signifier un repli dans la sphère nationale, mais rendre possible la capacité d’action européenne. Dans les conditions présentes, la dissuasion n’est pas une trahison de Kant, mais l’une des conditions pour que le droit conserve du poids. Le livre blanc de l’UE European Defence — Readiness 2030 va dans ce sens en mettant au centre la capacité de défense, les capacités industrielles et les investissements dans les structures européennes de sécurité. En ce sens, Kant n’est pas le contraire du réalisme, mais sa force civilisatrice indispensable : il rappelle que la sécurité ne devient durable que lorsque la puissance ne se suffit pas à elle-même.

Mais la défense seule ne suffit pas. L’Europe doit aussi empêcher l’Occident non américain de se fragmenter en stratégies nationales concurrentes et d’être divisé puis instrumentalisé. La résilience ne naît pas de l’autarcie, mais d’une connectivité coordonnée et encadrée par le droit : normes communes, réciprocité, financements transparents, mécanismes robustes de règlement des différends, partenariats industriels et capacité à négocier conjointement avec les grandes puissances. La leçon de l’histoire n’est donc pas le retrait, mais une coopération capable d’agir. L’Europe ne doit pas attendre qu’une nouvelle catastrophe impose l’évidence qui devint, après 1945, le fondement de l’ordre de paix. Un ordre renouvelé doit être construit en amont — autour de cinq priorités :

  • Soutenir durablement l’Ukraine et défendre l’interdiction du recours à la force : une défaite de ce principe aurait des conséquences bien au-delà de l’Ukraine.
  • Réduire les dépendances stratégiques sans tomber dans le repli : l’énergie, les matières premières, les infrastructures numériques, les technologies critiques et les chaînes d’approvisionnement font désormais partie de l’architecture de sécurité.
  • Faire avancer le renouveau économique : la productivité, l’éducation, la recherche, les infrastructures, les investissements énergétiques et l’intégration des marchés de capitaux sont des conditions de la capacité d’action de l’Europe.
  • Renforcer l’ordre libéral à l’intérieur : l’État de droit, la mobilité sociale, le logement abordable, le développement régional et la confiance dans les institutions sont des conditions de la résilience extérieure.
  • Réformer le multilatéralisme, non se contenter de l’invoquer : un ordre qui apparaît dans le Sud global comme un acquis occidental ne disposera pas d’une légitimité suffisante. Les réformes des Nations unies, de la Banque mondiale, du FMI, de l’architecture internationale de la dette, du financement climatique et de la coopération au développement font donc partie de la politique européenne de sécurité.

Le 8 mai 1945 rappelle jusqu’où peuvent conduire le nationalisme völkisch, le fascisme, l’idéologie raciale et la politique de puissance impériale. Il montre aussi que des ordres peuvent naître des catastrophes lorsque la raison politique, la créativité institutionnelle et la clarté morale se rencontrent. L’ordre né après 1945 n’était pas parfait, mais il reposait sur une intuition redevenue urgente aujourd’hui : la paix exige davantage qu’un cessez-le-feu ; la prospérité davantage que des marchés ; la liberté davantage que l’affirmation nationale de soi.

L’idée kantienne de paix perpétuelle n’est pas un plan achevé ; elle demeure une boussole d’orientation politique en temps incertains. Elle demande si les États — et avant tout les grandes puissances — persistent dans un état où la violence reste toujours possible ou si, et dans quelles conditions, ils sont prêts à lier pas à pas la puissance par le droit. C’est précisément cette question qui se trouve au cœur de la crise actuelle. Si l’Europe croit que la paix peut exister sans capacité de défense, la prospérité sans ouverture fondée sur des règles et la liberté sans substance démocratique, elle risque le fondement de son ordre d’après-guerre. Mais si elle associe des moyens réalistes à des fins libérales, la crise présente peut devenir le point de départ d’un renouveau.

La paix n’est pas un héritage qui se conserve de lui-même. Elle est un ordre qui doit, encore et encore, être défendu contre les forces contraires de l’histoire : le nationalisme sans autolimitation, le réalisme sans droit, les marchés sans résilience et le multilatéralisme sans base de puissance. Le 8 mai n’invite pas à l’autosatisfaction. Il rappelle qu’un monde sans ordre de paix fiable n’est pas une abstraction — et qu’il revient lorsque l’insécurité économique, la politique de puissance autoritaire, l’érosion démocratique et le mépris du droit se renforcent mutuellement.

Jan-Peter Olters

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