Le développement face à la fatigue empathique

Commentaires

L’intégration d’agences de développement affaiblies aux ministères des Affaires étrangères consacre une rupture historique : la fin d’une coopération fondée sur les valeurs universelles, au profit d’une logique de puissance et d’intérêts. Le consensus d’après-guerre, fondé sur les droits humains, la solidarité et le multilatéralisme, est en train de vaciller. Dans un contexte de lassitude croissante envers l’empathie, la politique de développement risque de n’être plus qu’un simple outil au service d’intérêts géostratégiques.

Elon Musk, résumant l’air du temps, a qualifié l’empathie de « faiblesse fondamentale » de l’Occident. Son plaidoyer pour une forme d’altruisme abstrait envers la « civilisation dans son ensemble » masque pourtant un glissement dangereux : celui d’un effacement progressif des valeurs humanitaires, alors que les derniers témoins du totalitarisme du XXe siècle se taisent. Même dans les démocraties établies, une rhétorique s’est imposée qui déshumanise certaines populations et sape les principes de l’État de droit. Cette poussée autoritaire accentue les reculs démocratiques, comme le recours à la violence étatique contre les migrants ou l’indifférence politique face à l’utilisation de la faim comme arme. Les mois à venir pourraient décider si l’on peut encore enrayer cette insensibilisation morale globale.

« Sur le plan géopolitique, est-ce que j’ai encore assez d’importance ? »

Le démantèlement progressif des principes moraux affecte directement l’avenir de la coopération internationale en matière de développement. Pendant des décennies, les agences bilatérales et les institutions financières internationales se sont ralliées à un objectif commun, aligné sur celui de la Banque mondiale : éradiquer la pauvreté et promouvoir une prospérité partagée sur une planète vivable. Ces principes, au cœur du consensus autour des Objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies depuis 2015, incarnent l’apogée de la solidarité mondiale d’après-guerre.

Mais à peine une décennie plus tard, ces idéaux sont rejetés comme naïfs, inefficaces ou dépassés. L’intégration de certaines des organisations bilatérales de développement les plus efficaces dans les appareils de politique étrangère, au nom de la prétendue folie que représenterait le soutien financier à des « gouvernements défaillants dans des pays lointains » (selon le secrétaire d’État américain Marco Rubio), marque un retrait stratégique qui pourrait avoir des consequences désastreuses pour les plus vulnérables. La remise en question généralisée de l’« efficacité » de l’aide internationale, évaluée selon des critères technocratiques à court terme, sert à justifier son démantèlement progressif. Le passage d’un modèle de développement centré sur l’humain à un modèle fondé sur la sécurité et les intérêts nationaux renforce la fragilité et la violence, en particulier dans les régions déjà soumises à des pressions économiques, politiques ou climatiques. Ce désengagement institutionnel engendre des cercles vicieux d’instabilité croissante, d’affaiblissement de l’État et de pression migratoire accrue, ce qui conduit à des politiques d’isolement encore plus rigides dans les pays du Nord. Celles-ci alimentent à leur tour la fatigue empathique et les résultats électoraux qui en découlent.

Un retrait institutionnel sous couvert de réalisme stratégique

Cette érosion des engagements moraux se manifeste particulièrement dans les réajustements institutionnels des principaux pays donateurs. En 2020, le Royaume-Uni a ainsi fusionné son Department for International Development (DfID) avec le Ministère britannique des Affaires étrangères et du Développement, ce qui va bien au-delà d’une simple rationalisation administrative. Ce geste symbolise l’abandon d’une politique de développement fondée sur les besoins. Le rôle de chef de file que jouait le Royaume-Uni dans l’établissement de normes en matière de gouvernance publique ou de climat d’investissement a laissé place à une stratégie « Global Britain » qui lie l’aide à des intérêts géopolitiques et commerciaux.

Ce précédent inspire aujourd’hui la deuxième administration Trump, qui prépare une réévaluation de l’engagement des États-Unis dans le système multilatéral. Un éventuel retrait s’inscrirait dans le cadre d’un audit en cours visant à déterminer quelles institutions, conventions ou accords « vont à l’encontre des intérêts américains ». Les décisions passées, comme le retrait de l’accord de Paris, les coupes dans le financement de l’ONU ou la dissolution de l’USAID, laissent entrevoir une poursuite du démantèlement de l’architecture multilatérale que les États-Unis avaient pourtant contribué à bâtir. Aux États-Unis, l’idée que les institutions internationales ne servent plus les priorités nationales fait aujourd’hui consensus, au-delà des clivages partisans.

Mais ces évolutions ne sont que la partie émergée de l’iceberg. La politique de développement est de plus en plus subordonnée aux priorités intérieures, notamment la limitation de l’immigration, au détriment des biens publics mondiaux. Cette politisation, dans un contexte de faible croissance et d’endettement élevé, érode les bases de la résilience à long terme et ralentit les progrès en matière de santé, d’éducation, d’adaptation au climat et de lutte contre la pauvreté. La Banque mondiale a déjà mis en garde contre une « décennie perdue » pour le développement.

Le multilatéralisme est à la croisée des chemins

La crise de légitimité qui touche l’architecture multilatérale du développement a deux dimensions : d’une part, les pays donateurs occidentaux sont accusés d’hypocrisie par le Sud global ; d’autre part, les puissances non occidentales ont du mal à proposer des alternatives cohérentes. Les institutions, autrefois fondées sur l’idée de prospérité partagée, deviennent des instruments de rivalité géopolitique. Deux acteurs relativement nouveaux, l’Union européenne et les BRICS, pourraient combler le vide laissé par les États-Unis, mais ils ont du mal à proposer un modèle convaincant.

L’Union européenne pourrait tirer parti de cette situation en élaborant un récit commun et en réformant ses institutions. Son soft power, combiné à un soutien public toujours fort en faveur de la coopération au développement, constitue une base solide. Avec plus de 40 pour cent des fonds mondiaux consacrés à l’aide publique au développement en 2024, l’UE reste le principal donateur. Cependant, les coupes prévues dans les budgets 2024 et 2025 (estimées à environ un cinquième des montants actuels), la hausse des dépenses de défense et d’adaptation climatique ainsi que la montée des forces populistes freinent cette ambition. Des initiatives comme « Global Gateway », qui met l’accent sur les infrastructures vertes, l’éducation et la gouvernance, constituent néanmoins de premiers pas vers une stratégie plus cohérente.

Les BRICS, sous l’impulsion chinoise, défendent une vision du développement fondée sur la souveraineté et la non-ingérence. Leurs banques régionales de développement et leur mécanisme de réserve commun, semblables au FMI, traduisent leurs ambitions géopolitiques. Toutefois, tant que leur priorité reste la projection de puissance plutôt que le développement transformateur, leur impact restera essentiellement symbolique.

Un développement déshumanisé ?

Dans un monde polarisé, la question n’est plus de savoir si l’aide publique au développement doit servir les intérêts nationaux — ce débat est clos depuis longtemps. La véritable question est de savoir s’il reste de la place pour les ODD, qui requièrent une lutte sincère contre la pauvreté, une croissance inclusive et une résilience climatique. Réinventer la coopération comme un investissement conjoint dans les biens publics mondiaux plutôt que comme un instrument de conditionnalité politique pourrait offrir une issue. La défense des biens publics mondiaux — santé, climat, paix — n’est pas incompatible avec des intérêts nationaux éclairés ; en fait, elle en constitue même la condition de long terme. Cela impliquerait que les bailleurs et les bénéficiaires assument ensemble des responsabilités en matière de stabilité socio-économique, d’éducation et d’action climatique transfrontalière. Mais cela suppose de la confiance et une volonté de partager le pouvoir, deux ressources qui font actuellement défaut.

La communauté du développement doit reconquérir son récit moral. L’humanité, la dignité et les droits ne se réduisent pas à des indicateurs chiffrés. L’enjeu n’est pas (seulement) budgétaire, il est civilisationnel. Si la politique de développement se confond avec les logiques de puissance, elle perdra toute légitimité. L’avenir du développement et du multilatéralisme dépendra de la capacité des sociétés à s’opposer à la banalisation de la violence et aux atteintes aux droits humains.

À une époque où la solidarité est perçue comme une faiblesse et la compassion comme un fardeau, affirmer que le développement doit rester une expression de justice, de dignité et de durabilité est un acte radical et profondément politique. Les idéaux de l’après-guerre ne doivent pas être abandonnés, mais renouvelés et défendus face à la perte de confiance, à l’instrumentalisation des besoins humains et à la logique de la somme nulle des rivalités géopolitiques. L’alternative serait une abdication morale qui se dissimulerait sous les traits du réalisme.

Jan-Peter Olters

Leave a comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Contactez-nous