L’Europe se bat pour son indépendance

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L’idée – ou l’idéal – de « l’Occident » est devenue un chapitre clos de l’après-guerre (froide). L’engagement commun en faveur des droits humains universels, de la démocratie libérale et d’un ordre international fondé sur des règles, bâti sur les ruines du fascisme et de la guerre mondiale, est en train de se désagréger. Son centre politique et économique, les États-Unis, se replie sur lui-même, sapant les principes d’indépendance institutionnelle, se désengageant du multilatéralisme et réévaluant la valeur politique de ses alliances de longue date. Du point de vue européen, l’inertie politique et les erreurs commises ont amplifié les effets de la montée de l’autoritarisme à l’étranger et du populisme illibéral à l’intérieur des frontières, affaiblissant, endettant et divisant les démocraties. Dans ce paysage fracturé, l’Union européenne ne peut plus compter ni sur la protection américaine, ni sur l’inertie des réalisations passées.

Les mouvements politiques qui se nourrissent du rejet des migrations, de la diabolisation des adversaires politiques ou des minorités ethniques, religieuses ou sexuelles, ont profité de la crise de crédibilité des politiques démocratiques et des institutions qui soutiennent les sociétés ouvertes et les économies sociales de marché. Cette érosion est aggravée par le coût croissant du service d’une dette publique élevée et de plus en plus difficile à gérer. Dix économies avancées, dont l’Italie, les États-Unis et la France, affichent une dette supérieure à 100 pour cent de leur PIB. Beaucoup de démocraties occidentales se retrouvent donc dans une situation difficile, coincées entre les impératifs de consolidation budgétaire et les demandes irréalisables d’électeurs inquiets. C’est dans ce contexte que l’UE et ses États membres commencent à prendre conscience d’une réalité inquiétante : ils doivent désormais se battre pour leur sécurité, leur indépendance et leur prospérité contre de grandes puissances qui considèrent l’ordre libéral non pas comme un héritage à préserver, mais comme un obstacle à leur conception de la puissance brute.

La lutte pour l’indépendance européenne à l’ère post-post-guerre froide

Une Europe forgée par les crises

Ce message a d’ailleurs marqué le Discours sur l’état de l’Union de cette année. « L’Europe se bat » pour la paix, l’indépendance, les valeurs, la démocratie et son avenir même. Ce message était à la fois direct et opportun : l’UE doit prendre son destin en main si elle veut assurer sa souveraineté industrielle, technologique et énergétique, et défendre et façonner des règles multilatérales mutuellement avantageuses. Toutefois, une ambition sans capacité érodera la crédibilité à l’étranger et exacerbera la désillusion à l’intérieur. Le talon d’Achille de l’Europe est triple, et elle doit se concentrer sur des politiques permettant de le surmonter :

  • l’impasse décisionnelle, qui rend la politique étrangère otage de l’unanimité interne ;
  • la fragilité budgétaire, qui expose les États membres aux risques de contagion des crises de déficit ; et
  • le modèle uniforme, qui échoue à concilier des appétits divergents d’intégration.

La conviction de Jean Monnet, exprimée dans ses Mémoires de 1976, selon laquelle « L’Europe se fera dans les crises », est à nouveau mise à l’épreuve. Sans réforme institutionnelle, l’Union risque de parler le langage du pouvoir sans avoir les moyens de l’exercer, ce qui constitue une invitation pour ceux qui se préparent à une « nouvelle ère d’empire ».

Face à la fluidité actuelle de la géopolitique, la fenêtre de tir pour réformer l’Union européenne est étroite. Le désengagement des États-Unis de leur rôle de leader dans le commerce multilatéral ouvre la voie à un ordre mondial fragmenté. Si Washington continue d’abandonner ses responsabilités, l’Europe devra choisir : soit prendre la tête de coalitions capables de préserver des règles commerciales exigeantes, soit courir le risque d’être entraînée dans des blocs protectionnistes. Le Discours sur l’état de l’Union a d’ailleurs insisté sur la nécessité de garantir des « règles globales à travers des accords bilatéraux », en bâtissant des coalitions de pays partageant les mêmes principes pour réformer le système commercial international, avec une référence explicite à l’accord de partenariat transpacifique global et progressiste (CPTPP). Comme nous l’avions déjà défendu, de telles coalitions permettraient de renforcer les chaînes d’approvisionnement européennes, d’ouvrir de nouveaux marchés, de réduire les dépendances et d’accroître la sécurité économique. Toutefois, le processus de négociation et de ratification de l’Accord entre l’UE et le Mercosur montre à quel point même les projets prioritaires peuvent être vulnérables face aux intérêts nationaux et aux sensibilités politiques.

Parallèlement, les pays membres de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), qui représentent environ 40 pour cent de la population mondiale, développent progressivement leurs propres infrastructures de paiement, de règlement et de dépôt. Ces efforts visent à réduire leur dépendance vis-à-vis des systèmes financiers dominés par l’Occident, mais aussi à contester la prééminence d’institutions telles que SWIFT, les banques multilatérales de développement ou les institutions financières internationales. Le récent sommet de Tianjin a confirmé les avancées de l’OCS dans la mise en place de corridors énergétiques, de nouveaux dispositifs financiers et d’instruments de financement du développement, et a permis d’établir un écosystème institutionnel consolidé en Eurasie.

Ces évolutions parallèles confirment que l’Europe ne peut pas improviser son rôle géopolitique. Le désengagement américain, les contraintes politiques, économiques et institutionnelles internes, ainsi que l’émergence d’un nouvel ordre mondial centré sur la Chine et la Russie, soulignent la nécessité pour l’UE de se doter d’outils budgétaires robustes et d’une architecture institutionnelle efficace pour répondre à des enjeux majeurs tels que le commerce, la sécurité ou le climat. C’est à cette condition qu’elle pourra faire preuve de crédibilité à l’extérieur et de résilience à l’intérieur. Aussi complexe et redoutable que soit le processus politique, l’Europe doit relever le défi historique de bâtir un continent résilient et maître de son destin. Cette tâche est à la fois urgente et incontournable.

Les priorités de la réforme

Pour des raisons internes également, la Commission européenne ne dispose que d’environ quatre ans pour élaborer, adopter et mettre en œuvre un agenda de réforme ambitieux avant les prochaines élections de 2029. Un échec renforcerait l’extrême droite eurosceptique, dont les objectifs rejoignent ceux de «grandes puissances » qui « adoptent une attitude ambiguë à l’égard de l’Europe, lorsqu’elles ne lui sont pas ouvertement hostiles » (Discours sur l’état de l’Union), et dont l’ascension pourrait paralyser tout progrès. D’où la nécessité de faire des compromis : les États membres devront accepter des réformes qui ne serviront pas toujours parfaitement leurs intérêts nationaux, mais qui conditionnent collectivement la survie de l’UE.

L’Europe doit d’abord se doter d’une puissance fiscale et d’une approche « géofiscale » cohérentes pour financer des initiatives communes dans des domaines tels que la défense, la sécurité énergétique ou l’indépendance numérique. De nouvelles sources de revenus au niveau de l’UE, comme une taxe sur les services numériques, permettraient également à l’Union de contracter des emprunts pour financer des mesures d’urgence et des projets stratégiques. L’Europe pourrait ainsi agir de manière décisive là où les budgets nationaux ne suffisent pas, bien sûr sous une surveillance stricte.

Elle doit renforcer sa résilience souveraine. Le Mécanisme européen de stabilité devrait être transformé en un véritable FMI intra-européen capable de fournir une liquidité conditionnelle aux États membres en proie à des tensions sur les marchés. Un protocole budgétaire contraignant pourrait accorder des dérogations temporaires pour financer des investissements stratégiques, tout en évitant des cycles d’austérité déstabilisateurs. Isoler la stratégie collective européenne des chocs domestiques renforcerait la résilience et préserverait la légitimité du système dans son ensemble.

La rapidité est essentielle. Dans un environnement plus hostile, l’UE ne peut se permettre de rester paralysée. Le vote à la majorité qualifiée devrait ainsi être étendu aux questions cruciales du commerce et de la politique extérieure, afin de mettre fin aux blocages internes. Une clause de « majorité stratégique » permettrait à des coalitions d’États volontaires d’agir au nom de l’UE en cas d’urgence, tout en laissant aux États réticents la possibilité de s’abstenir. Cette solution préserverait l’unité sans sacrifier la pertinence.

Elle doit prendre le relais du leadership commercial si les États-Unis poursuivent leur repli. Comme l’a souligné le Discours sur l’état de l’Union, une coalition menée par l’UE en faveur d’un commerce ouvert pourrait rassembler des pays partageant les mêmes principes, harmoniser les règles et garantir un accès réciproque aux marchés. Préserver un système commercial ouvert renforcerait la résilience de l’Europe et lui permettrait d’affirmer son rôle de faiseuse de règles plutôt que de simple suiveuse.

Enfin, l’UE doit clarifier son architecture d’adhésion. Avec 27 États membres actuels, neuf candidats, trois États membres de l’AELE et un ancien État membre, il est temps d’aller au-delà des opt-out ad hoc. Un système à plusieurs cercles pourrait ainsi se décliner en trois niveaux : une Communauté économique européenne allégée, centrée sur l’intégration des marchés pour faciliter une approximation plus rapide et formelle ; une Union européenne dotée des compétences existantes ; et une Fédération européenne, noyau politico-économique pour les pays décidés à mutualiser leur souveraineté fiscale, leur défense et leur représentation extérieure. Cette structuration remplacerait l’Europe à la carte par une géométrie variable ordonnée, en cohérence avec l’évolution historique de la CEE vers l’UE. Elle offrirait davantage de clarté aux électeurs et une flexibilité accrue aux États.

Le discours sur l’état de l’Union a fourni l’essentiel du récit. Ce dont l’Europe a désormais besoin, c’est d’une structure : une base fiscale crédible, des décisions plus rapides, un leadership commercial et une architecture d’adhésion capable de contenir les forces centrifuges au lieu de les alimenter. Il ne s’agit pas de luxes technocratiques, mais de conditions préalables à la souveraineté dans un monde impitoyable. L’ordre des priorités est crucial : des succès rapides pourraient provenir de projets pilotes financés par les instruments existants, d’une coalition commerciale dirigée par l’UE ou de l’extension du vote à la majorité qualifiée là où le droit des traités le permet. À moyen terme, il faudra renforcer le Mécanisme de stabilité et introduire de nouvelles ressources propres à l’échelle de l’UE, tandis qu’une révision des traités sera inévitable pour verrouiller une intégration plus poussée.

L’Europe n’a plus le luxe de perdre du temps. Elle dispose de quatre ans pour transformer les constats en actions, puis les actions en institutions, sous peine de risquer d’être marginalisée dans un monde de blocs rivaux. Une base fiscale crédible, des décisions plus rapides et une structure cohérente mais différenciée ne sont pas des réformes optionnelles ; elles sont essentielles pour asseoir la souveraineté européenne. La manière dont l’Europe saisira cette opportunité décidera de sa capacité à s’imposer comme un acteur mondial à part entière, coauteur du prochain chapitre de l’ère post-post-guerre froide. L’alternative serait la fragmentation politique et la marginalisation sur la scène internationale.

Jan-Peter Olters

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