En 2024, en pleine connaissance des résultats électoraux dans l’UE et aux États-Unis, les politiques migratoires se seront révélées être le talon d’Achille des démocraties occidentales. D’ici là, beaucoup plus de personnes auront perdu leurs moyens de subsistance à cause des guerres, des conflits et des catastrophes climatiques, exacerbant ainsi la dynamique de la migration mondiale des réfugiés. Pendant ce temps, le débat public sur les politiques migratoires, qui aggravent les crises de crédibilité systémiques, reste bloqué sur des approches à court terme, souvent idéologisées. Une politique migratoire fondamentalement ouverte, mais réactive, pourrait aggraver le déficit budgétaire et saturer les infrastructures municipales. Au contraire, une politique d’immigration zéro sans empathie, qui consiste à sceller les frontières, déplace la violence et la misère vers les frontières extérieures, alimentant ainsi l’instabilité régionale.
Les camps de réfugiés en flammes, les refoulements brutaux et les noyades ont jeté une lumière crue sur le dilemme européen entre la noble aspiration et l’amère réalité. Ces rapports et ces images de violations (présumées) des droits de l’homme ont conduit la Commission européenne (2020) à demander un « nouveau cadre européen durable » qui « puisse non seulement apporter sécurité juridique, clarté et des conditions décentes aux hommes, aux femmes et aux enfants qui arrivent dans l’Union » et qui « puisse aussi donner aux Européens l’assurance que la migration est gérée de manière efficace et humaine, dans le plein respect de … valeurs [européennes] ». Tout en s’appuyant sur la base précaire des « partenariats stratégiques » pour freiner l’immigration irrégulière, les organes de l’UE semblent vouloir détourner la dynamique politique vers des mesures symboliques qui dilueraient, au-delà de toute reconnaissance, l’ancienne assurance de la Commission quant aux efforts déployés pour gérer efficacement et humanitairement l’immigration vers l’Europe.

La réaction peu enthousiaste de l’ensemble du spectre électoral à cette forme de sous-traitance politique reflète le scepticisme quant à la possibilité de mettre en œuvre une politique européenne d’immigration ainsi ancrée de manière durable (politiquement et économiquement). Pour pouvoir démontrer un succès à long terme, il est essentiel que les intérêts de tous ceux qui sont directement affectés par l’immigration soient pris en compte, afin de leur permettre de tirer un bénéfice économique des politiques correspondantes :
Une politique migratoire conçue de cette manière est possible ; elle doit cependant être repensée. Une approche possible, qui a été discutée sous le titre « Cities, not Camps » (des villes, pas des camps), notamment par Lokshin et Olters (2022) et Nooke et al. (2022), s’appuie sur les expériences économiques et, dans certains cas, historiques des zones économiques spéciales et des villes libres. Elle place ainsi le secteur privé au centre du débat, dans l’optique de développer une approche cohérente et holistique de l’aide humanitaire et des politiques sociales, économiques et de développement. L’instrument central serait la désignation de zones de revitalisation urbaine dans des quartiers auparavant négligés (centres-villes ou banlieues). Ces zones s’appuieraient sur un cadre juridique clairement défini, assorti d’incitations économiques (taux d’imposition réduits et/ou bureaucratie allégée), ainsi que de garanties de l’État en matière de bonne gouvernance et d’attribution prioritaire de biens publics. Il n’est pas forcément nécessaire de construire de nouvelles « villes à partir de rien », comme le préconisaient Romer et Fuller (2010). Les zones de revitalisation urbaine seraient conçues pour promouvoir l’implication du secteur privé, les perspectives de carrière et l’indépendance financière des personnes actuellement exclues du marché du travail primaire en raison de la pauvreté, de l’absence d’éducation formelle ou du statut de résident. Dans un tel cadre, l’intégration des personnes en quête de protection (et/ou leur préparation à un emploi futur dans le cadre de la reconstruction éventuelle de leur pays d’origine) pourrait être combinée à des politiques sociales ciblées visant à transformer les quartiers délabrés en centres économiques branchés.
Des bénéfices sociaux plutôt que des coûts publics
Du point de vue des réfugiés, les zones de revitalisation urbaine offrent un lieu sûr, un réseau de pairs, une formation professionnelle adaptée, des procédures d’accréditation simplifiées et des options juridiques permettant de raccourcir des processus administratifs autrement longs. La clé d’un modèle réussi réside dans l’équilibre entre l’autonomie locale et un garant public (généralement le gouvernement du pays d’accueil), qui garantit les conditions-cadres, réglemente les droits spéciaux et assure la sécurité des investissements et des biens. Ce processus doit se dérouler à un niveau politique centralisé afin de réglementer l’interaction entre les organes politiques et leur financement respectif. L’implication de tous les résidents, indépendamment de leur passeport, dans l’organisation des institutions locales est essentielle.
La combinaison de la sécurité juridique, de la rationalisation des réglementations, de la réduction des taxes et d’une infrastructure urbaine efficace créerait un climat favorable aux affaires. Les entreprises qui évitaient jusqu’alors ces quartiers seraient alors tentées d’y investir pour des raisons économiques et de responsabilité sociale. Cela créerait à son tour de nouvelles possibilités d’emploi et de revenus pour les résidents, au bénéfice de la population locale et des réfugiés. Tous profiteraient des droits spéciaux, des investissements publics et des opportunités économiques créées. Cette « intégration économique » contribuerait à favoriser l’acceptation politique générale, à accroître la volonté et la capacité d’une société à accueillir des réfugiés, et à faire pencher la balance, à long terme, des avantages sociaux et des recettes fiscales en faveur des finances publiques.
Éducation, santé et services sociaux
En raison des guerres et des catastrophes climatiques, la majorité des personnes en quête de protection proviennent d’un nombre relativement restreint de pays. Par conséquent, la valeur sociopolitique de ces zones de revitalisation urbaine réside dans la possibilité d’offrir des services sociaux (en particulier dans les domaines sensibles de la médecine et de l’éducation) dans les langues nationales respectives, avec l’implication de personnel spécialisé qui se trouve parmi les réfugiés. Les personnes ayant une formation professionnelle et une expérience dans leur pays d’origine auraient ainsi la possibilité de trouver un emploi et une mission dans ces secteurs prioritaires. Cela leur permettrait de répondre de manière spécifique aux besoins particuliers des nouveaux arrivants.
La situation juridique actuelle complique cela. Toutefois, les règlements des zones de revitalisation urbaine pourraient être rédigés de manière à ce que les réfugiés reçoivent des permis de travail limités à ces zones et accèdent à des procédures accélérées de (ré)accréditation professionnelle ad interim (et sur la base de leurs qualifications locales). Permettre aux professionnels (re)qualifiés d’exercer leur profession dans les zones de revitalisation urbaine (et plus tard en dehors) présenterait des avantages sociaux directs tant pour les individus que pour les communautés qu’ils servent. Cela permettrait également de doter les écoles d’enseignants de langue maternelle, ce qui réduirait la probabilité de déscolarisation des enfants et d’émergence d’une génération oubliée, potentiellement vulnérable à l’extrémisme.
En fin de compte, cet argument s’applique à presque toutes les professions. Tout comme le personnel médical pourrait assurer des soins dans la langue maternelle, les réfugiés exerçant des métiers qualifiés et/ou désireux d’être formés pourraient participer à la revitalisation urbaine, éventuellement en préparation d’un travail de suivi dans le cadre de la reconstruction éventuelle de leur pays d’origine respectif. Parallèlement, le développement d’une société civile correspondante avec des réseaux informels permettrait de réduire le risque de travail des enfants, d’exploitation sexuelle et de radicalisation religieuse, auxquels les groupes d’immigrants marginalisés sont particulièrement exposés. Ces derniers sont en effet confrontés à des barrières linguistiques et à des perspectives d’intégration floues.
Modification de la perception du public
Une zone de revitalisation urbaine bien gérée aiderait les quartiers négligés et mal desservis, qui étaient auparavant en proie à des taux élevés de chômage et de pauvreté, ainsi qu’à l’absence de perspectives professionnelles, à retrouver une nouvelle vie. L’intégration économique croissante des zones de revitalisation urbaine dans les économies (supra-)régionales créerait de nouvelles incitations à l’investissement et des opportunités d’emploi pour les résidents des districts et régions voisins. Cette évolution aurait un impact considérable sur la perception du public à l’égard des réfugiés. Ils seraient considérés comme des travailleurs, des employés, des entrepreneurs et des contribuables plutôt que comme des bénéficiaires de la sécurité sociale et des concurrents pour les logements à loyer modéré et les emplois peu qualifiés.
Avec la tendance à la hausse attendue du nombre de réfugiés fuyant les guerres et les catastrophes climatiques, l’urgence politique de s’attaquer sérieusement au « nouveau cadre européen durable », comme le demande la Commission européenne, s’accroît. Certes, le financement initial d’un investissement sociopolitique dans les zones de revitalisation urbaine n’est pas anodin. Mais il faut également prendre en compte les coûts directs et indirects (actuels et futurs) des politiques migratoires et sociales, y compris la perte potentielle de recettes fiscales. L’épée de Damoclès de la migration pourrait ainsi être forgée en un instrument de politique économique capable de protéger le talon d’Achille des démocraties occidentales en garantissant la durabilité politique et économique.
Jan-Peter Olters
