Zeitenwende 2.0 – Les nouvelles politiques géofiscales de l’Allemagne

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Basé sur:

Olters, Jan-Peter (2025). « Des changements dramatiques attendent le nouveau chancelier allemand », Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM), 5 mai 2025; Des changements dramatiques attendent le nouveau chancelier allemand | Blogue CORIM

Balado L’état du monde, Épisode 34 (« Conflit indo-pakistanais et défis politiques de l’Allemagne »), 12 mai 2025; L’état du monde: le balado Épisode #34

Une fenêtre d’opportunité étroite : des investissements publics pour plus de croissance, de confiance et d’indépendance

Le changement de gouvernement en Allemagne intervient dans un contexte de profonds bouleversements mondiaux. La proclamation par l’ancien chancelier fédéral Olaf Scholz d’un Zeitenwende (tournant de l’histoire) à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie est depuis longtemps un tournant fondamental de la politique économique et sécuritaire allemande. Alors que la Russie menace d’étendre ses ambitions expansionnistes vers l’UE, une administration américaine de plus en plus nationaliste (voire néo-impérialiste) met à rude épreuve le système d’alliances occidentales. Dans cet ordre mondial émergent, de plus en plus dicté par le rapport de force plutôt que par les règles, même les alliances les plus anciennes sont ébranlées. Les revendications territoriales, y compris contre des membres de l’OTAN, et l’escalade des conflits commerciaux sapent la confiance dans les structures établies ; Friedrich Merz, le nouveau chancelier fédéral alors désigné, exigeait une indépendance progressive vis-à-vis des États-Unis. De plus en plus de partenaires remettent en question la fiabilité stratégique de l’ordre occidental, contraignant l’Europe à assumer davantage ses responsabilités en matière de politique économique et de sécurité. Ainsi, pendant l’interrègne politique, l’Allemagne a modifié sa constitution afin de permettre les mesures budgétaires nécessaires.

Le double écueil

Dans ce contexte, le gouvernement allemand dirigé par le chancelier Friedrich Merz a dû concevoir une nouvelle stratégie géofiscale, c’est-à-dire une politique budgétaire qui tienne compte des réalités sécuritaires sans compromettre la cohésion sociale ni la stabilité financière. Le dilemme est le suivant : d’une part, les investissements nécessaires dans la défense, les infrastructures et les technologies pour garantir la souveraineté stratégique de l’Europe se heurtent à un cadre budgétaire inadapté aux temps de crise, et d’autre part, la nécessité de préserver la stabilité financière et de maintenir la cohésion sociale rend difficile la mise en œuvre de politiques ambitieuses. Autrefois salué comme un modèle de prudence budgétaire, le Schuldenbremse (frein à l’endettement) s’avère de plus en plus être un obstacle à une gouvernance efficace. Le manque de discussions sur le sujet des tensions entre investissement, dépenses sociales et discipline budgétaire pendant la campagne électorale a pénalisé la coalition lors des négociations gouvernementales. Le nouveau gouvernement s’est retrouvé face à la double tâche de concevoir un programme viable et de regagner la confiance perdue.

Une courte fenêtre d’opportunité s’est ouverte entre deux législatures pour réformer le frein à l’endettement, une étape jugée nécessaire depuis longtemps par le Fonds monétaire international et la Bundesbank. Cette modification constitutionnelle a été adoptée, mais elle va à l’encontre des promesses électorales des chrétiens-démocrates. Dans le nouveau Bundestag, l’extrême droite et la gauche radicale forment désormais une minorité de blocage contre tout changement constitutionnel. La réforme votée par le Bundestag précédent reste donc une tâche politique pour le nouveau gouvernement, ce qui affaiblira encore sa crédibilité déjà fragile.

Mais cette mesure était nécessaire sur le plan factuel. Une fidélité dogmatique aux règles budgétaires rigides peut entraver la capacité d’action démocratique, avec des conséquences considérables pour la stabilité sociale, la capacité de renouvellement économique et, enfin, la capacité de réaction face aux escalades sécuritaires en Europe et dans l’alliance transatlantique. Le budget de 2025 avait déjà échoué sous la législature précédente, entraînant l’effondrement de la coalition et la tenue d’élections anticipées le 23 février.

La croissance économique comme clé

La croissance économique n’est pas une fin en soi, mais une condition préalable à l’action politique. Seules des hausses de la croissance réelle peuvent créer les marges de manœuvre budgétaires nécessaires à une politique géopolitique efficace. Si l’on parvient à augmenter la croissance réelle moyenne pour la porter à deux pour cent par an, plus de 40 milliards d’euros de recettes fiscales supplémentaires pourraient être générés chaque année — de quoi financer presque intégralement les 500 milliards d’euros du Sondervermögen, c’est-à-dire d’une autorisation spéciale de douze ans pour un endettement public supplémentaire destiné aux infrastructures et au climat. Cela nécessitera des gains d’efficacité et des réformes rigoureuses.

Mais la voie vers une croissance durable est difficile. L’économie allemande souffre de faiblesses structurelles, comme une bureaucratie excessive, un système fiscal inefficace et une administration publique chroniquement sous-numérisée. Tant que les procédures d’autorisation prendront des années et échoueront aux interfaces fédérales, même des programmes d’investissement massifs resteront largement inefficaces. Il est donc essentiel de mettre en place une politique de modernisation coordonnée et ciblée.

Croissance plus forte, dette plus élevée : la seule opportunité d’une politique géofiscale réussie en Allemagne

Dépenses de défense financées par le budget principal

Le financement du renforcement de la sécurité allemande constitue un autre test pour le gouvernement, d’autant que la confiance dans la viabilité des finances publiques est déjà fragile. Il est essentiel de maintenir une séparation budgétaire claire : les dépenses de défense doivent être inscrites de façon permanente dans le budget fédéral ordinaire, et non gérées via des fonds spéciaux temporaires. Une exemption explicite de ces dépenses du plafond d’endettement, au-delà d’un seuil d’un point de pourcentage du PIB, permettrait d’accorder la flexibilité nécessaire et renforcerait l’effet dissuasif implicite de la politique de sécurité.

Il est juste que le Sondervermögen soit utilisé exclusivement pour financer des investissements supplémentaires non militaires et liés au climat. Ce cloisonnement a du sens sur le plan économique et accroît la transparence budgétaire. Des projets tels que les infrastructures résilientes au climat, l’éducation numérique ou la promotion des technologies pourraient non seulement stimuler la productivité économique globale, mais aussi susciter un soutien politique plus large qu’un simple assouplissement des règles de dette. L’essentiel est que les fonds soient dirigés vers de véritables investissements d’avenir, à savoir des investissements productifs, et non vers des dépenses de consommation ou les priorités des intérêts partisans.

Penser globalement, exploiter les synergies

Les décisions politiques en Allemagne sont encore trop souvent prises de manière isolée. Pourtant, il existe des opportunités de solutions intégrées, notamment à l’intersection des politiques sociale, budgétaire et de défense. Une réforme des allocations chômage et du marché du travail, par exemple en combinant une hausse du salaire minimum avec des réductions d’impôts, pourrait renforcer l’État-providence, encourager l’emploi, réduire les tensions sociales et débloquer l’impasse des réformes. Il faut également envisager les investissements liés à la sécurité en fonction de leur impact sur l’innovation, l’emploi et les recettes fiscales, et donc les intégrer dans les chaînes de valeur européennes.

Le nouveau gouvernement allemand est condamné à réussir. Un échec aurait des conséquences économiques, mais aussi géopolitiques. Une Europe paralysée serait une invitation ouverte aux puissances autoritaires. La menace grandit aussi sur le plan intérieur. La montée des partis d’extrême droite est le symptôme du déclin de la confiance du public dans la capacité de l’État à gérer les crises et à y mettre fin. Seule une politique économique crédible, décisive et pragmatique permettra d’inverser cette tendance.

Les élections allemandes ont sonné l’alarme. La population attend des réponses claires sur les priorités politiques, leur financement et l’orientation future du pays. L’occasion est désormais offerte d’opérer un changement audacieux mais responsable de la politique budgétaire. Mais elle se refermera rapidement. L’époque de la politique de beau temps est révolue.

Jan-Peter Olters

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